Entretien réalisé le 15 janvier 2004 à la Cité internationale des arts de Paris, par Mélanie Barthélemy et Adrien De Melo pour paris-art.com. Relu et amandé par l’artiste.
"Nul n’est tout à fait mort. Il n’y a que les âmes / Qui changent d’apparence et de résidence". Es-tu de ces âmes qui changent de résidences (plus que d’apparences, sans doute) dont parle le poète palestinien Mahmoud Darwich dans son dernier recueil de poésies, Murale? Oui, mais le fait de changer d
résidences n’est pas forcément voulu. Peut-être cela pouvait-il être désiré lorsque je résidais en Palestine. Je rêvais de partir et d’explorer d’autres horizons. Mais au moment de réaliser ce rêve, le Voyage ne me passionnait plus réellement. Si je me rends dans un lieu, ma curiosité réside davantage dans l’échange que je peux avoir avec celui-ci, avec toujours un objectif précis. Je n’aime pas parcourir le monde en touriste, d’ailleurs en tant que Palestinien les visas sont très difficiles à obtenir. Je me suis ainsi convaincu, presque naturellement, de ne pas trop aimer les voyages.
Mais tu te déplaces généralement beaucoup… Oui, je me trouve souvent dans cette situation, d’autant que je m’attache à tous les lieux où je passe. Même un court instant dans une ville vient faire partie de moi. C’est un état important dans ma vie. Mais j’ai vite compris qu’il existait une frontière imaginaire entre les lieux où l’on est et les endroits rêvés. Si l’on me demande où je vais, l’ensemble des destinations de mon existence défile devant moi et je prends un certain temps à donner une réponse.
Quelle influence a eu Mahmoud Darwich sur ton travail? Mahmoud est un de mes poètes préférés. C’est le dire d’une façon stéréotypée, mais je me trouve beaucoup dans sa poésie. Je l’ai pris comme point de départ pour mon travail d’artiste en créant un lien direct avec l’un de ses poèmes. Il s’intitule
Ahmed, l’Arabe: "Dans toutes choses Ahmed trouvait son contraire. Pendant vingt ans, il voyage; pendant vingt ans; il pose des questions; pendant vingt ans sa mère est en train de le mettre au monde; sous le bananier, il réclame une identité. Il est frappé par un volcan". La traduction n’est pas tout à fait fidèle à la langue arabe, mais l’idée générale est identique.
Cela correspond à un moment particulier de ta vie, n’est-ce pas? C’était le moment où je me posais de réelles questions: l’existence, mon pays, le déroulement de l’histoire. Lorsque l’on vit la réalité palestinienne, l’incorporation en soi de celle-ci est naturelle. Ainsi, tant que nous ne voyons pas d’autres choses ou vivons d’autres expériences, la réalité environnante est une partie de nous-mêmes. Mais dès l’instant où cela se produit, comparer devient une obligation.
A mon arrivée à Naples en 1992, aucun contrôle des papiers ou oppression directe n’existait. Tant de libertés m’ont fait peur, c’était trop d’un coup. C’est à ce moment précis où mon identification à la poésie de Mahmoud Darwich s’est révélée. J’avais l’impression de vivre à chaque instant une renaissance, à chaque nouvelle question soulevée. Rien n’est ainsi accompli, tout est toujours en devenir, en réalisation.
Tu reviens du Sénégal, du village natal du poète (et ancien président) Léopold-Sédar Senghor, Joal-Fadiouth, situé au sud-ouest de Dakar, une résidence internationale de trois semaines en compagnie d’autres artistes internationaux. Cette résidence m’a été proposée il y a un an sur le thème de "L’Universel: Dialogue avec Senghor". Le thème porteur du projet n’était pas forcément l’une de mes préoccupations, mais il pouvait constituer une découverte, car je n’étais jamais allé en Afrique auparavant. C’était l’occasion de rencontrer une autre culture et de sortir des réflexions que j’aborde dans mon travail. Rendre hommage à Senghor, c’était rencontrer les gens et dialoguer avec eux, parce que cela me semblait correspondre à son message. De plus, la façon de penser l’universel aujourd’hui, sous les traits de la mondialisation, est très différente de la conception de l’époque. J’ai donc essayé, lors de la résidence, de développer cette optique. Le contexte était totalement différent de la réalité qui me touche, celle de la Palestine aujourd’hui. C’était une manière de me mettre à l’épreuve: est-ce que je suis là parce que je suis Palestinien? Ou suis-je capable d’exprimer autre chose et d’entrer en contact avec d’autres réalités?
Qu’est-ce qui a résulté de cette expérience nouvelle pour toi? Depuis quelques jours, j’ai commencé à travailler sur les rushs et je me pose la question de savoir si je ne tombe pas dans l’exotisme. Comment trouver un lien entre l’ensemble de mon travail et ce projet très différent? Ce fut une expérience fort intéressante pour laquelle il faut un temps d’assimilation tant sur le plan personnel qu’artistique. Parfois, je trouve dommage qu’en tant qu’artiste un travail final nous soit demandé ou un résultat attendu dans le cadre des résidences. Je me sens alors dans cette obligation de réaliser, de produire. Quand je réalise une œuvre cela prend du temps et se construit petit à petit.
Entre le système-résidence qui dicte une obligation de résultat "artistique" et le processus de création d’une œuvre, ce sont des conceptions différentes du temps, n’est-ce pas? Effectivement. Je peux commencer une œuvre et l’arrêter, puis la reprendre, parfois un ou deux ans après. La résidence est un moyen de vivre et de travailler, car c’est un espace de création, mais je ressens le poids d’une contrainte et un devoir de créer en échange. Je préfère travailler de mon propre chef et après seulement, les organisateurs acceptent ou n’acceptent pas. Je ne conteste pas totalement le système des résidences, cela a de très bons aspects, mais elles ne tombent généralement pas au bon moment.
As-tu déjà postulé pour des résidences avec un