Interview par Pierre-Évariste Douaire
Pierre-Évariste Douaire. Bon anniversaire Monsieur Templon ! Votre galerie fête ses quarante ans, c’est l’âge de raison ? Daniel Templon. J’ai constaté que la plupart des visiteurs et que beaucoup des collectionneurs ignoraient presque totalement tout de l’histoire de la galerie, de ses artistes, de l’histoire de l’art tout court. Les artistes qui ont exposé ici reflètent ce qui s’est passé en art contemporain depuis quarante ans. Qu
ce soient des Conceptuels, des Expressionnistes abstraits, des Pop, des Trans-avant-gardes, des Figuratifs américains, ce sont autant de courants que les gens connaissent très mal aujourd’hui.
L’objectif du livre est de faire connaître cette évolution de l’histoire de l’art, et les artistes qui ont participé à cette aventure. Il fallait remettre un peu d’ordre et montrer que Paris n’était pas marginale par rapport aux villes européennes, mais au contraire très active. Elle a présenté les meilleurs artistes et le plus grand nombre d’expos de haut niveau, New York mis à part.
Vous placez Paris juste derrière New York ? Oui, si on analyse posément les choses. Paris a eu une activité exemplaire. En Allemagne les galeries sont dispersées entre Berlin, Düsseldorf, Munich, Cologne et Hambourg. Il n’y a qu’à Paris que l’on a assisté à une aussi grande diversité d’expositions d’aussi haute qualité, même Londres n’a pas été en mesure de rivaliser, excepté ces dix dernières années.
Souffler sur les bougies d’un gâteau ne vous intéresse pas, vous préférez éplucher le mille feuilles de votre livre-catalogue récapitulant votre parcours ? Ce livre a un aspect pédagogique. J’ai tenu à publier les textes de l’époque. Beaucoup de confrères ont fait des catalogues sur leurs dix, vingt, trente ans, voire même quarante ans d’activité pour l’un d’entre eux. Mais ils sont rarement accompagnés de textes, ou alors les textes sont très sommaires et ne reflètent pas le point de vue de l’époque. Si on feuillette cet ouvrage, et si on prend la peine de le lire, on apprendra des choses sur l’art de ces quarante dernières années. J’ai insisté pour prendre intégralement ou partiellement les textes des meilleurs auteurs de l’époque.
Ce catalogue est une très belle initiative, mais peu de galeries consacrent du temps et de l’argent à l’édition. Cela a changé aujourd’hui. Si dans le passé il y a eu peu de publications sur les expositions, c’est pour des raisons économiques, et non par manque d’intérêt. Le marché français était, ces dernières années, un petit marché comparé aux marchés allemand, suisse, italien ou belge. Les galeries ne s’aventuraient pas dans la publication de catalogues coûteux car, d’une part, elles ne dégageaient pas suffisamment de profits, et que, d’autre part, elles ne faisaient pas les investissements nécessaires. La situation a changé et beaucoup de galeries font ces efforts là, parce qu’un catalogue est une trace et qu’il permet de mieux faire connaître les artistes. Pour ma part, je n’ai jamais hésité à faire des catalogues. J’en ai toujours fait.
C’est une attitude assez rare, insuffisamment partagée par vos confrères. S’ils ne font pas de catalogues, ils ont tort !
Vous avez contribué à monter un magazine de qualité comme Art Press. Je ne suis pas étranger à l’édition, car j’ai eu l’idée de créer
Art Press en 1972 et
Artstudio en 1986. Le premier existe toujours après plus de trente ans, le second a duré six ans et a donné lieu à vingt-quatre numéros, c’était une revue luxueuse avec une grande volonté pédagogique.
Aujourd’hui la presse magazine artistique assume-t-elle son rôle critique ? Les magazines ne font pas suffisamment d’articles de fond sur les artistes.
Art Press le fait,
L’Œil aussi,
Beaux Arts moins. Quand on s’interroge sur la validité de certains artistes ou courants artistiques, on a besoin de jugements critiques. Faire le tri dans toute la production actuelle demande une réflexion critique. Or, il manque un journal à la fois informatif et critique. Plus d’intellectuels devraient s’engager sur le jugement de l’art actuel. Mais une telle revue du niveau des
Cahiers du Centre Pompidou ne serait pas rentable…
Le but d’Art Press était de promouvoir les artistes de la galerie ? En 1972, l’art américain était totalement inconnu ici, une galerie qui en montrait, et parmi les plus jeunes il n’y avait qu’Yvon Lambert et moi. Pour faire connaître cet art, qui était le plus novateur, il fallait une revue. Comme personne ne le faisait, j’ai eu l’idée de créer
Art Press, et j’ai trouvé un financier qui a permis de lancer le journal.
Art Press a d’emblée montré une nouvelle génération d’artistes, essentiellement des Américains — expressionnistes abstraits, pop, conceptuels ou minimalistes. J’ai naturellement publié certains des artistes que je représentais, mais cela se recoupait.
Art Press a contribué à modifier la situation française. Il reste un journal qui compte.
Comment expliquez-vous que la durée des galeries soient aussi courte? Dix ans est déjà une performance… Une galerie est une entreprise commerciale. Il faut faire les bons choix, ne pas se tromper d’artistes, se tromper moins que les autres, cerner les personnalités dès le départ, établir des relations de confiance. C’est énormément de travail. De l’extérieur on peut penser qu’il suffit d’aller frapper à la porte des ateliers, de choisir quelques tableaux et de les accrocher sur le mur en attendant qu’ils se vendent tout seuls. C’est autrement plus compliqué. La plupart des galeries ont débuté avec peu moyens, peu de notoriété, et des artistes sans grande visibilité. Sa notoriété, c’est à la galerie de la construire. Cela demande énormément de travail. Etre galeriste est un engagement à