Interview
Par Pierre-Évariste Douaire
paris-art.com ouvre ses colonnes à une longue série d’interviews consacrées aux artistes urbains. La succession des portraits permet de découvrir les visages et les pratiques de ces artistes qui transforment la ville en galerie à ciel ouvert.
Jean Faucheur commence à exposer ses peintures dans la rue en 1983. A la suite de ses investigations urbaines, des jeunes artistes montent autour de lui le groupe des Frères Ripoulin. La ban
e est composée de huit membres. Pour l’anecdote Pierre Huyghe et Claude Closky font partie de l’aventure. A cette époque Jean Faucheur se rend à New York avec Di Rosa et rencontre toute la scène artistique new yorkaise, de Futura 2000 à Keith Haring en passant par Warhol et Schnabel. Vingt ans plus tard, sa route croise le chemin de jeunes artistes ayant gardé l’esprit du graffiti. Cette énergie, il l’avait découverte à Manhattan au début des années 1980. Il endosse une nouvelle fois le rôle de “passeur” et donne à cette nouvelle génération les techniques qui leur permettent de coller des peintures à l’échelle de la ville.
Jusque-là tout va bien ! est un livre en forme de dialogue écrit par ceux qui arpentent la ville.
Pierre-Évariste Douaire. Comment les éditions Critères t’ont contacté ? Jean Faucheur. J’ai rencontré Daniel Cresson vers 2001-2002, au squat de Vincennes. Lui s’intéressait à la peinture des années 1980. Un an plus tard il a quitté son boulot et s’est consacré à l’art à temps plein. Il avait un ami qui avait une maison d’édition et ils ont décidé de monter une collection ensemble. Le principe de départ était d’éditer des livres, d’accès facile, autour des artistes qui avaient fait des choses dans la rue dans les années 1980. Il y a eu Jérôme Mesnager, les VLP (Vive La Peinture), Speedy Graphito et moi. Ils vont monter une autre collection qui va se tourner vers des artistes plus contemporains, plus jeunes, mais dont le point central est d’être intervenu dans la rue.
Sur la couverture l’œil d’une affiche lance un rayon laser, sur la première page du livre il y a un œil en acrylique, c’est un symbole pour toi, un logo ? Il faut avant de répondre que je fasse un peu d’histoire. J’ai arrêté de faire de la peinture en 1992. A l’époque, je me suis mis à la sculpture. Quand, en 2001, j’ai commencé à rencontrer des graffeurs, à organiser des expos, je ne faisais pas du tout intervenir mon travail. J’ai commencé à me mettre en avant, uniquement quand j’ai collé des peintures que j’avais faites en 1991 avec Tom Tom. J’ai collé mes dernières peintures des années 1990 avec lui. Pour le projet Implosion/Explosion, qui consistait à coller des affiches dans la rue, il restait un morceau d’affiche non peinte. C’était bête de laisser cet espace sans peinture, et sous la pression des gens j’ai commencé à peindre un œil. Je ne sais pas pourquoi je me suis mis à peindre un œil. C’était peut-être une forme neutre, qui agissait comme un logo, qui ne demandait pas d’agir d’une manière particulière... en tout cas c’était pas de la peinture, c’était plus de l’ordre du logo. Ensuite je l’ai collé trois quatre fois par ici et par là, mais c’était pas du tout dans l’intention de dire quelque chose, c’était vraiment quelque chose de très neutre. Il implique peut-être un va et vient entre la personne qui montre et la personne qui regarde, mais vraiment il ne faut pas voir plus loin que ça.
Je pensais que cela faisait partie d’une thématique. L’œil ouvre le livre et le ferme, il est sur la couverture par exemple. Pour la couverture il fallait trouver quelque chose, je voulais que ce soit représentatif de mon travail. Je ne voulais pas mettre quelque chose que j’avais fait aujourd’hui, mais quelque chose que j’avais fait dans les années 1980. Cette photo était intéressante car elle combinait plusieurs éléments: l’affiche, donc l’aspect imprimé ; la peinture qui est en train de se dérouler, donc un aspect un peu brut ; la brosse sur le côté ; il y avait tous les éléments qui interviennent quand on colle une affiche. Mettre cette photographie en couverture, c’était la plus évidente.
Le livre se termine par un œil à l’acrylique J’ai recommencé un travail à l’aérosol que j’avais abandonné en 1991, et j’ai peint des portraits avec cette technique en décembre 2003. Je voulais voir où j’en étais, ce que je pouvais faire. J’en ai fait deux cents. A l’intérieur de ce travail, j’ai fait une série d’yeux, mais juste comme ça, par délassement. C’est vraiment de la peinture pour faire de la peinture. C’est un exercice de style. Faire des portraits c’est autre chose, mais des yeux c’est plus facile, il y a moins de contraintes. Tous les problèmes de composition sont absents, soit c’est raté, soit c’est réussi. On ne dit rien d’autre que ce qui est marqué.
Alors que je pensais découvrir un sens caché dans ton œil. Je le prenais comme le symbole de la publicité qui nous dévore et qui nous regarde. Non pas du tout, il n’y avait pas du tout l’idée de contestation. Mais si on veut creuser, pourquoi pas? Par rapport au livre, c’était aussi symboliser l’idée d’indiscrétion, comment rentrer dans la vie de quelqu’un, mais en même temps c’est un œil en papier, c’est ce que j’ai bien voulu montrer de moi. Je livre la partie professionnelle de ma vie.
Mais cet œil collé dans la rue, c’est aussi dire : «Regardez autour de vous, regardez votre quotidien». Quand on le met sur des affiches, il y a aussi le côté intriguant de l’absence de message. Alors que la publicité vend et délivre un message, là pour le coup il n’y en a pas. C’est l’expression la plus élémentaire, je rends aux gens l’oeil qu’ils veulent bien porter sur le mien.
Pourquoi avoir choisi le titre Jusque-là tout va bien ! ? Un voleur dans une maison vide était un titre que j’aimais bien, mais il était déjà pris