Diplômé de l’École nationale de la photographie, David Rosenfeld reste attaché à une photographie qui renonce aux strasses et aux modes. Comme un peintre travaillant tous les jours sur son métier, il poursuit un travail sur le portrait. Depuis 1999, il travaille avec le même modèle. Son parcours mêle l’intime à la pose, le secret à la composition. Attaché à une photographie qui semble délaisser le hasard, il faut sans doute deviner un humour en demi-teinte. Celui-ci, comme son œuvre, reste à déc
iffrer. Les titres de ses deux premières séries peuvent être un début d’explication de sa mise en scène factice
Les Faux Passants (1997-1998), et d’une image à déchiffrer
Charades (1998-1999).
Pierre-Évariste Douaire. D’où te vient cette façon de travailler ? Depuis 1997, tu égrènes tes séries avec le souci d’un métronome. Il y a une très grande régularité dans ta fréquence et dans ta production (autour d’une quinzaine de clichés). David Rosenfeld. Les séries semblent conçues sur des années scolaires mais c’est un hasard ; j’ai en fait commencé la série
Les Faux Passants en août 1997, que j’ai achevée en août 1998. C’est vrai que mes séries s’étalent sur un an, mais j’aime l’ambiguïté : légender une photographie sur deux années, quelle absurdité au demeurant ! Je prends beaucoup, beaucoup de photographies, et même si cela ne se voit pas, mon travail est un travail acharné, c’est-à-dire que je travaille quasiment tous les jours. Le fait que ces séries se soient étalées sur douze ou treize mois semble un pur hasard. Ce qui m’apparaît important, c’est d’aboutir à la fin d’une série, de pouvoir ajouter une image à une autre, et que cette nouvelle image ajoutée ait un sens et qu’elle ne soit pas la répétition de la précédente. Ajouter peut être parfois quelque chose d’infime. Je joue bien sûr sur un épuisement visuel de la série. Cet enjeu concerne autant mes modèles, la forme et le cadre choisis. Je me donne des contraintes de travail.
Peux-tu nous expliquer les titres de tes séries ? Il y a, pour ceux du début, notamment, une pointe d’humour qui vient contrebalancer le sérieux des photos.
C’est quelque chose qui ne se construit jamais avant, je ne suis pas quelqu’un qui calcule en photographie. Je ne dis jamais : « Demain nous irons là, nous ferons cela... » Il y a d’évidence une part d’improvisation qu’il faut alors maîtriser. Je souhaitais photographier des modèles qui feraient semblant de ne pas poser ; je ne savais pas en commençant cette série qu’elle s’intitulerait
Les Faux Passants. Je ne savais pas que je ne retiendrais seulement (hélas!) que quinze photos, que toutes mes photographies de cette séries seraient verticales..., non, rien n’était prévu. Le premier titre (
Les Faux Passants), annonçait au spectateur la teneur de mon projet : « Il s’agit d’une mise en scène, mais là n’est pas la question... »
Charades insiste sur le point d’interrogation que je souhaite apposer à mes photographies. Chaque série et donc les titres souhaitent contredire ou « contre-voir » — je me risque à inventer le mot — les précédents. Les formats, les cadrages également seront différents... Sans doute encore la crainte de me répéter de manière trop flagrante ou... visible.
Ce qui est drôle par exemple, c’est que tu utilises un pluriel pour Les Galantes et Les Modernes alors qu’il n’y a qu’un seul modèle. Exactement, tu as raison : c’est bien la contradiction qui m’intéresse dans la vie. Ce modèle est une personne, mais elle est photographiquement plurielle. Elle n’a pas de prénom, mais la critique aura peut-être tendance à écrire sur l’identité car cette photographie représente un visage. Cependant c’est tout un chacun d’une certaine manière par son absence d’identité.
Le choix des décors, de la toile de fond, du second plan est primordial. Comment choisis-tu ce deuxième modèle ? Que recherches-tu en priorité, des couleurs, des formes en particulier ? La réponse est dans ta question. Je connaissais le modèle avant de connaître le fond. Qu’est-ce que je privilégie ? Eh bien, ce n’est ni mon modèle ni ce que tu nommes le second modèle... c’est un ensemble. À l’époque des
Faux Passants, je marchais avec le modèle à Amiens, toujours Amiens, et lorsque je voyais un fond que je trouvais fascinant ou intéressant, nous travaillions alors devant ce fond. Ce sont des photographies circonstancielles, des croisements de chance, de regards, de lumière, puisqu’il n’ y a pas de repérage; mon approche n’est pas nouvelle mais elle consiste, en fait, à jouer avec les gestes, les lieux. Avec le modèle, nous réinventons quelque chose de possible. C’est cela qui m’intéresse dans mon travail : le possible, le probable. Travailler ou jouer à faire croire que le modèle et moi ne nous ne connaissons pas, mais peut-être nous connaissons nous... agaçant, irritant, fascinant ! Ce qui m’intéresse aussi, c’est la distance entre le modèle et moi, car si je la prenais de loin le spectateur dirait : « Oui, il a pris quelqu’un dans la rue... et après ? » Si, en revanche, je la photographiais de très ou trop près il dirait alors : « Ah oui, il la connaît, il la fait poser », mais ce que je cherche à introduire, c’est l’ambiguïté. Je joue sur l’ambiguïté, toute proportion gardée, et ajouter une ambiguïté à une autre, c’est cela qui m’intéresse. Et finalement ce modèle ne serait-il pas immobile ?
Reviens-tu avec tes modèles sur des lieux similaires ? Du temps des
Faux Passants et de
Charades, je préférais associer un lieu à un modèle... et donc ne pas revenir avec un modèle sur un lieu... mais qu’est-ce qu’un lieu sinon un fragment de mur d’une ville : Amiens.
Y-a-t-il mise en scène alors ? Mais ce n’est que de la mise en scène ! Je pourrais faire croire que je fais des croquis avant de travailler, mais soyons réalistes : je suis à la fois du côté