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INTERVIEW
Boris Achour (Semaine)

Boris Achour "cherche à développer des œuvres qui restent irrésolues, voire contradictoires dans leur forme, et dans leurs sens, qui produisent un sentiment de doute chez le spectateur, qui soient le reflet de la présence simultanée de plusieurs possibles".


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Boris-Achour-<I>Jouer-avec-des-choses-mortes<-i>-2003-©-Boris-Achour

Boris-Achour-<i>Jouer-avec-des-choses-mortes<-I>-2003-©-Boris-Achour

Boris-Achour-<i>Jouer-avec-des-choses-mortes<-i>-2003-©-Boris-Achour

Boris-Achour-<i>Jouer-avec-des-choses-mortes<-i>-2003-Composition-preparatoire-©-Boris-Achour

Boris-Achour-<i>Cosmos<-i>-2002Installation-©-Boris-Achour-courtesy-galerie-Chez-Valentin

  
Interview
Par Pierre Mangion
Parue dans Semaine
Sur un plan strictement formel, Cosmos est constitué par une longue série d’étagères de quarante mètres de long, alignées au mur de manière linéaire et continue, à hauteur de regard.
À l’intérieur de ces étagères très minimales, deux cents boîtiers de films vidéo sont rangés les uns à côté des autres comme dans tout vidéoclub normal. Sauf que les boîtiers sont vides et ne laissent apparaître que des jaquettes de films
dont chaque proposition possède son synopsis, son casting, ses producteurs ou distributeurs, ses caractéristiques techniques et bien sûr son lot d’images contingentes.
Tous les genres cinématographiques sont représentés : film d’action, film d’auteur, porno, film à l’eau de rose, mélo, intrigue policière ou encore manga, film d’animation ou science-fiction. Les acteurs s’y croisent dans un flot incessant de propositions : Patrick Dewaere et Marcel Duchamp sur un scénario de Robert Nickas ou Nadia Hazanavicius et François Nouguies sur une musique de Rondo Veneziano, dans une production des "Films sans qualité". Mais tous les films sont appelés Cosmos, tous sont réalisés par Boris Achour, et tous sont adaptés du roman éponyme de Witold Gombrowicz. L’ensemble de cette collection s’appelle lui aussi Cosmos.
Ces films ont donc en commun de n’exister qu’en tant qu’objet (le boîtier et la jaquette) et projet (l’amorce d’une fiction potentielle qui figure au recto et au verso de chaque jaquette). Comme chez Gombrowicz, il y a là une tentative d’organiser le chaos. En ce sens, Cosmos est selon les propres termes de l’artiste une sculpture par assemblage, "un mélange mis au même niveau, et une assimilation totale des éléments utilisés, qu’il s’agisse de formes artistiques inscrites dans l’histoire de l’art ou de formes issues de la culture populaire".
En ce sens aussi, Cosmos est un générateur de formes qui interroge le sens du possible et de la potentialité du réel. "Je cherche à développer des œuvres qui restent irrésolues, voire contradictoires dans leur forme, et dans leurs sens, qui produisent un sentiment de doute chez le spectateur, qui soient le reflet (…) de la présence simultanée de plusieurs possibles".


Eric Mangion. Sommairement, on peut suggérer que Cosmos est un vidéoclub. Pourtant, une fois attention portée à sa forme et à son contenu, il semble plutôt que l’on soit dans un trompe-l’œil ou un simulacre de vidéoclub, plus que dans un "magasin" en tant que tel.
Boris Achour. Le terme de simulacre me gêne doublement. Tout d’abord parce que, comme il est employé dans le champ de l’art, il me semble impossible d’éviter d’y associer le nom de Baudrillard, dont je ne partage absolument pas les thèses sur une prétendue fin du réel et de l’art. Ensuite, de manière moins anecdotique, "trompe-l’œil" ou "simulacre" renvoient à l’apparence, à l’illusion, à une réalité cachée qui serait extérieure à l’œuvre, voire complètement inexistante. Or, malgré l’absence de cassettes dans les boîtiers, donc malgré l’inexistence des films annoncés par les jaquettes, il n’y a pour moi absolument pas de tromperie. Il ne s’agit pas de faire un "faux" vidéoclub, ni de déplacer une forme ready-made à la manière d’un Guillaume Bijl, mais d’utiliser et de combiner des formes pour leurs potentiels plastiques, culturels ou symboliques. Cosmos est avant tout une sculpture par assemblage, qui combine divers éléments. Le vidéoclub est l’un d’eux, et il joue le rôle non pas d’un objet ou d’un lieu qui serait représenté, mais d’un générateur de formes plastiques et sociales, d’ordre et de classement.

Que faut-il comprendre par sculpture par assemblage ? Et quels sont ces divers éléments combinés ?
Pour répondre à cette question, il est nécessaire de mentionner le roman éponyme de Gombrowicz, qui est à l’origine du Cosmos dont nous parlons, et de commencer à parler des rapports entre les deux.. Cosmos est un roman qui raconte et qui expérimente dans son écriture la mise en relation en tant que telle, en même temps que l’impossibilité d’en déduire du sens.
L’auteur assemble et combine les faits, les figures, les styles, les morceaux de corps, les personnages, dans un texte qui s’apparente au roman à énigme de type Agatha Christie, sans que vienne jamais une élucidation, sans que soit jamais possible une interprétation du monde. Cosmos de Gombrowicz ("ordre", en grec) matérialise la fin du positivisme, la mort de Dieu et l’impossibilité de toute synthèse. Mais il matérialise tout cela avec humour, jubilation et férocité, en prouvant malgré cette impossibilité qu’il est envisageable de continuer à proposer ce que Gombrowicz appelle une "tentative d’organiser le chaos", tentative qu’on peut également appeler art.
Pour conclure cet aparté, je dirai que la découverte de Gombrowicz, et particulièrement de Cosmos et de Ferdydurke, est entrée en résonance avec beaucoup de mes travaux et de mes préoccupations. Et donc, ayant décidé d’expérimenter ce que pouvait être une adaptation d’un roman sous une forme plastique, je trouvai normal que la forme et la méthode de construction de cette adaptation soit reliées à celle de l’objet adapté. C’est ainsi qu’on en arrive à ce terme de "sculpture d’assemblage". Il serait d’ailleurs plus juste de parler de copié-collé, puisque toutes ces jaquettes ont été réalisées à l’aide des logiciels informatiques Photoshop et Illustrator, couramment utilisés par les graphistes, et que les images utilisées ont quasiment toutes été trouvées sur Internet. Il y a donc assemblage, ou "copiage-collage", d’éléments hétérogènes à l’intérieur de chaque jaquette (photos d’acteurs, d’artistes, d’amis, de philosophes, de musiciens, etc., mais aussi éléments typographiques, dessins, textes…). Il y a ensuite également assemblage des jaquettes entre elles, par création de liens formels,

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