Par Éric Vidal
Si de nombreux photographes contemporains ont fixé sur la pellicule les architectures des grandes banlieues modernes, il est plus rare en revanche que des peintres aient tenté de les représenter. Travaillant à partir de photographies qu’il réalise lui-même aux quatre coins du monde (Bogota, Toulouse, Brasilia, La Havane, Lodz, etc.), Yves Bélorgey peint et dessine des immeubles. Ces " monuments impossibles ", comme il les qualifie s
justement, reflètent une situation architecturale et, en filigrane, humaine devenue au fil des ans «fait de société».
Pour sa première exposition dans la galerie Xippas, Bélorgey présente deux séries distinctes tant sur un plan formel que par les techniques utilisées, mais qui se complètent et se répondent. La première catégorie d’images comprend cinq toiles colorées de grand format (240 x 240 cm) qui situent, plus largement que dans les dessins, les immeubles dans leur environnement. Quelques lignes de fuite ouvrent, en effet, des brèches dans lesquelles s’engouffre le regard. Une rue jonchée de détritus (
23 de Enero Blocs n°45 46 47, Caracas), une bande ou des bouts de pelouse défraîchis (
Molinos II, Bogota), un brin de nature entraperçue dans le lointain, un morceau de ciel : sans être totalement collé contre les habitations, le peintre en reste suffisamment proche.
L’extrême finesse des détails et la précision des traits témoignent, en partie, de cette proximité de l’artiste avec son objet. Plus fondamentalement, la densité des informations vient, après la photographie, comme un défi esthétique (et politique) posé à la pratique picturale. Fenêtres grillagées, façades trouées, rideaux, volets, etc., la représentation hyperréaliste et colorée est empreinte d’une beauté qui déstabilise, tant ces édifices cristallisent à leur encontre peurs et fantasmes irrationnels. L’absence d’êtres humains renforce ce trouble. La mise à l’écart des habitants dans ce qui est aussi la représentation d’un espace privé n’est cependant pas effective. Des signes discrets — du linge qui sèche, un rideau à peine tiré — montrent que ces barres d’immeubles aux masses bleues ou jaunes sont bien habitées. Peignant une organisation sociale, Yves Bélorgey prend soin de ne pas en occulter la dimension humaine (ou inhumaine), présente dans des traces infimes. De fait, la disparition des habitants exprime de manière beaucoup plus forte et radicale l’oubli, teinté de mépris, dans lequel l’ensemble de la société les maintient.
Si les peintures exhibent les rapports des masses colorées entre elles, les onze dessins en noir et blanc exposés au premier étage de la galerie focalisent davantage sur les motifs des édifices. Épinglés directement sur les murs, on a d’abord le sentiment d’être face à des
wall paintings tant les deux supports se confondent. Dans un entrelacs de jeux de lignes et de formes géométriques qui renouent avec la grille moderniste, les œuvres montrent des détails de façades parfois au bord de l’abstraction. Liée au resserrement du cadre, la sensation d’enfermement prend ici une dimension nouvelle. Comme dans les peintures, la figure humaine n’est pas représentée. Seuls, là encore, d’imperceptibles détails — des vêtements accrochés à un balcon — attestent que les locataires de ces habitations n’ont pas déserté les lieux. C’est dans ce tissu de relations entre présence et absence, intériorité et extériorité, privé et public, qu’Yves Bélorgey trace avec des moyens picturaux les contours politiques de son œuvre. Présentées dans une monumentalité et une frontalité qui induisent un rapport très physique, ses toiles permettent de réévaluer ces architectures avec un regard neuf, sans nier ceux qui les habitent.
Œuvre(s)Yves Bélorgey
Huile et glycero sur toile, 240 x 240cm
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Molinos II (1), Ciudad Bolivar, Bogota, oct.-nov. 2001.
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Condominium Plage de Itapua, Avenue Sapopemba, Sao Paolo, janv.-fév. 2002.
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Molinos II (2), Ciudad Bolivar, Bogota, fév. 2002.
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Georges Braque, Bellefontaine, Toulouse-Mirail, août-sept. 2000.
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23 de Enero Blocs n°45 46 47 (2) , El Mirador, Caracas, sept.-oct. 2001.
Dessins graphite sur papier, 240 x 240 cm
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Bloc A Allée D, Brasilia, fév. 2002.
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IAPI de Padre Miguel, Rio de Janeiro, fév. 2002.
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Santa Anita, Mexico, nov. 2001.
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Unité d’habitation Issste Tlalpan, Mexico, fév. 2002.
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Unité d’habitation Nonoalco -Tlateloico, Mexico, sept. 2001.
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Molinos II, Bogota, janv. 2002.
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Quartier Alamar, La Havane, janv. 2002.
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Infonavit Iztacaleo, Mexico, oct. 2001.
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Condominium Ancora, Rio de janeiro,