Par Sandra Vanbremeersch
Qu’est ce que voir au-delà de ce qui est visible? Voilà le défi de cette exposition: accéder à ce qui ne se donne pas d’emblée à voir en suivant le chemin sensitif d’une certaine déconstruction de l’acte de «voir».
Faisant corps avec l’espace environnant, les œuvres de Miquel Mont invitent à poser un regard tactile sur la peinture. L’épaisse coulure rouge &a
rave; même le mur qui ouvre l’exposition en filant du plafond au sol comme une signalétique quasi biologique, ou encore le mur quadrillé de traînées jaunes régulières dans le hall d’entrée, se «voient en passant», transforment l’acte de voir en un geste naturel et presque touristique qui nous libère de toute connotation pesante sur la peinture.
Toujours dans le champ de la matérialité, mais avec une approche plus ancrée dans l’histoire de la peinture, l’huile sur toile d’Eugène Leroy, intitulée
Couple sombre, propose un véritable tourment formel de matière colorée où le geste du peintre est mis au service des couches et sous-couches infinies de la toile. Dans cette voie, Tal Coat, avec son
Sans titre, huile sur verre, nous invite à approcher l’insondable et reluisante matière verte sans jamais trop s’y aventurer.
Ces deux œuvres font écran au regard tant elles manifestent leur épaisse matérialité qui n’est pas sans rappeler l’épaisseur d’une certaine historicité de la peinture. Cette strate du visible qu’est la matérialité de l’œuvre nous renvoie, comme un effet boomrang, une impasse de la matière, et nous permet d’atteindre quelque chose de plus évanescent qui serait la notion de «vide» ou d’absence. Ce serait en quelque sorte quand la peinture pêche par excès…
Dans un autre type d’excès, celui du geste de la répétition et de l’ordonnance du dessin, Alix Le Méléder déploie cette notion de vide en épurant toute sensation de matérialité au profit de la sensation de l’espace. Ses toiles
Sans titre aux traces rouges informelles re-délimitant les bords de la toile, et aux éclaboussures rouges parsemées d’infimes éclats bleus et jaunes, distordent nos repères visuels géométriques. Le centre étant absent de la toile, c’est un équilibre par l’absence qui s’établit et recadre notre regard sur les bords pour finalement toujours replonger dans ce néant qui provoque nos sens de l’orientation.
Cette recherche sur le centre qui serait éclaté vers une dimension plus vaste—mêlant l’espace extérieur à l’intériorité de l’être—, et dont le but serait de déconstruire nos repères visuels pour atteindre des repères sensitifs situés au-delà de l’œuvre, se retrouve dans le travail de Ann Veronica Janssens sous une forme plus proche de ce que l’on nomme «arts visuels». La projection
Scub Color consiste en une succession de flashs colorés rectangulaires comme l’apparition stromboscopique d’écrans de lumière. Ces écrans se mangent ou se lient dans des effets de zooms et provoquent un écoulement permanent de nos sens pris en otage, non plus retranchés par un centre absent, mais par une évanescence purement visuelle à la fois libératoire et aliénante. Ici, l’hyper visuel nous amène à la sensation visuelle, et ce qui était de l’ordre du visible devient un résidu d’expérience, quasi nostalgique.
Cette nostalgie remonte à la surface dans les tableaux de Marc Desgrandchamps qui présentent, en un jeu de transparences, des scènes d’extérieur, jardins et piscines, entre
Le Déjeuner sur l’herbe et David Hockney. La matérialité de la peinture se dilue en coulures aux teintes délavées et la scène devient un arrière-plan plus ou moins perceptible. Parfois deux personnages se superposent dans une forme noire proche de la sérigraphie. Cette juxtaposition par transparence des matières picturales interroge les différents médiums qui peuvent être mobilisés. Et l’effet de dissolution de la scène favorise un regard nostalgique sur les références picturales et sur le sujet lui-même.
La mise en scène spectaculaire du gigantesque triptyque de Ida Tursic et Wilfried Mille, conçu spécialement pour l’exposition du Plateau, fait le parcours du visible au lisible. Une scène pornographique chatoyante se déroule au long des trois toiles dans un réalisme où le fantasme se mêle à des formes reconnaissables. Un liquide jaune à la fois épais et nuageux se déverse du sein d’une femme blonde, à gauche pour s’échoir sur la chevelure d’une brune riant aux éclats, à droite. Cette traversée jouissive rencontre le monde des formes rondes et gestuelles et traverse les couleurs éclatantes. À l’instar de notre culture de l’image se retrouvent mêlés sur un même plan la