Par Barbara Le Maître
Description simple: ce sont des tableaux, pour lessentiel, huile, détrempe, pastel ou gouache, sur toile ou sur papier. Souvent, le support est monté sur une épaisse structure de bois peint. Le format des tableaux est variable, il participe à loccasion dune géométrie irrégulière — rectangle tronqué, rectangle à lallure de carré imparfait, etc. Superposition de couches minces, la surface picturale nest jamais lisse, semble striée à l
6;instar dune plaque gravée. Pas de représentation.
Dun point de vue chromatique, des compositions où règne un blanc poreux alternent avec dautres fondées sur un gris charbonneux plus opaque. Sous le blanc impur de
Caesura (2001) ou de
Model (2001-2002), transparaissent des zones bleu-cobalt, de fins traits verts. Sur lanthracite de
Forma Fluens (2002), des traînées ocre ou marron clair semblent balayer la surface, comme si quelque chose avait été effacé ou gommé avec lavant-bras ; juste à côté de ces traces, des empreintes digitales sont apposées, de couleur mauve.
Quelle quen soit la dominante chromatique, chacune de ces compositions travaille sur le relief de la matière picturale. Ici, un lacis de lignes courbes, saillantes, grouillantes, génère une sensation de mouvement. Ailleurs, une substance poussiéreuse accumulée suscite une sensation de durée. Peinture en braille?
Pas de représentation. Cela pose un vrai problème: comment écrire sur (ou à propos) de telles œuvres? Face au
Carré blanc sur fond blanc, face à tel ou tel monochrome et, pour tout dire, face à nimporte quelle œuvre dont la plasticité ne repose sur aucune entreprise de figuration, nous sommes parfaitement démunis.
«Je me plais à penser que mes tableaux sont très maigres», déclare Simon Callery, un brin provoquant. Ne pas simaginer quil y aurait quelque chose à deviner au-delà de ce qui se présente. Ne pas affabuler. Que faire, alors, passée la description? Semblables peintures noffrent aucune prise à linterprétation et, pour lors, le travail des formes na pas à être déchiffré mais surtout éprouvé. Comment rendre compte de cette expérience-là?
Linvention de limage, écrit Georges Didi-Huberman, correspond «à lacte de construire, de fixer mentalement un objet-question». Aussi maigres soient-elles, ces peintures nen constituent pas moins de telles questions mises en œuvre. On en formulera deux, à titre de proposition.
Simon Callery: «Je pense que regarder la peinture est une expérience très différente de celle de nos autres moyens de communication, et je réfléchis beaucoup sur ce qui constitue la spécificité de cette expérience [...] Mes peintures veulent donner tout loisir au spectateur de prendre conscience de ce quil éprouve en regardant le tableau, et de léquation qui existe entre lœil et le corps».
En insistant sur la dimension corporelle du regard, le peintre désigne lhorizon phénoménologique de son expérience picturale.
On peint, on voit avec son corps?
Maurice Merleau-Ponty ne disait pas autrement: «Le peintre apporte son corps [...] Et, en effet on ne voit pas comment un Esprit pourrait peindre. Cest en prêtant son corps au monde que le peintre change le monde en peinture. Pour comprendre ces transsubstantiations, il faut retrouver le corps opérant et actuel, celui qui nest pas un morceau despace, un faisceau de fonctions, qui est un entrelacs de vision et de mouvement [...] Tous les problèmes de la peinture sont là. Ils illustrent lénigme du corps et elle les justifie [...] Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là-bas devant nous, ny sont que parce quelles éveillent un écho dans notre corps, parce quils leur fait accueil».
Une autre question suscitée par chacun de ces tableaux concerne la notion dimage: peut-on encore parler dimage en labsence de représentation? Que faut-il pour quil y ait image? «Le mot dimage est mal famé — cest encore Merleau-Ponty qui le dit — parce quon a cru étourdiment quun dessin était un décalque, une copie, une seconde chose...»
Quest-ce quune image? On ne saurait répondre, disons simplement que, dans cette exposition sans décalque, ni chose seconde, quelque chose de limage perdure.
Œuvre(s)
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