Par Pierre Juhasz
Quelques bibelots, personnages et porcelaines kitsch posés sur une table sous une toile non moins kitsch représentant des figurines dans un intérieur de style rocaille (Alban Hajdinaj), une vidéo d’animation montrant de façon lente et faussement naïve des héros de séries télévisées, accompagnée d’une bande son dont le contenu crée un sérieux décalage avec le style des images (Susann
Jirkuff), un dessin mural associant texte et représentation de formes étranges et oniriques et, non loin, un présentoir regroupant une série de dessins sous forme d’affiches (Didier Rittener), une série de photographies d’affiches ou de graffitis sur les murs d’une cité, images scandées de textes typographiés (Jakob Kolding), une série de dessins à l’encre donnant à voir le récit d’une remise de prix artistique sponsorisé par la compagnie pétrolière (Fernando Bryce), une vidéo double, mêlant, au cours de la projection placée entre un tigre en carton et une écriture murale, images documentaires et film d’animation (Elise Florenty), enfin, une vidéo d’animation donnant à voir des dessins de structures cubiques modulaires, en rapport avec les structures urbaines (Pia Rönicke), voilà en quelques mots la déambulation à la fois éclectique et à la fois cohérente qu’offre «Present Perfect». D’Est en Ouest, du Nord au Sud, d’Albanie au Pérou en passant par Copenhague et Stockholm, les artistes qui composent «Present Perfect» sont originaires de pays et de culture différents. Pourtant, leurs œuvres dialoguent et se conjuguent dans un incessant questionnement du monde, d’un même monde: celui de la globalisation.
Malgré leur irréductible singularité, les œuvres croisent entre elles plusieurs aspects et véhiculent ensemble des thématiques communes: d’abord, l’image médiatique, l’image galvaudée, reproductible à l’infini, est omniprésente dans les travaux. Elles apparaissent sous formes de vidéo, de photographie, de dessin, mais aussi de peinture ou bien, à la lisière de l’objet kitsch. Elles brassent des archétypes, voire des stéréotypes.
C’est le cas pour la vidéo de Suzanne Jirkuff, intitulée
Remote contrôle qui, au cours d’un lent de zapping, donne à voir l’inspecteur Derrick dialoguant avec Kevin Spacey sur la culture de masse et sur la question de l’identité. Le dessin de cette animation est presque fastidieux et il participe pleinement, avec la bande son, à l’effet de distanciation produit. Loin de ce qui pourrait s’apparenter à un détournement,
Remote Contrôle est plutôt le fruit d’un geste fort d’appropriation et de jeu avec les effigies télévisées et les signes de la culture populaire.
Ce geste d’appropriation est aussi emblématique de l’installation d’Alban Hajdinaj. La question de l’image et la dimension stéréotypique émanent, cette fois-ci, des objets collectés (porcelaines, figurines trouvées dans les marchés de Tirana). Considérés anciennement par le pouvoir communiste comme vestiges de la bourgeoisie, ces objets jouissent aujourd’hui d’un nouvel essor lié à une société albanaise fraîchement capitaliste et friande de kitsch. Par l’appropriation de ces bibelots qui appartiennent, selon l’artiste, à «une culture populiste, d’une société pauvre, ruinée» et à travers leur mise en relation, une narration personnelle se développe qui cherche à interroger la société albanaise et sa récente histoire.
La confrontation entre histoire individuelle et questions partagées est perceptible aussi chez Didier Rittener et la pratique, en quelques sortes, de la décalcomanie et de la manipulation d’images : l’artiste collecte textes et images, tirés de son environnement quotidien, aux références multiples (publicitaires, politiques, décoratives,…), puis il les recopie sur des calques de format papier machine, pour les reproduire en dessins muraux ou en affiches. Dans les deux pièces présentées:
Un jardin étranger, dessin mural et
Touche-moi, série d’affiches posée dans un présentoir, se pose, comme dans d’autres œuvres de l’exposition, la question du registre autographique en regard du registre allographique, mais aussi, formulée de façon inaugurale par Walter Benjamin, la question de la reproductibilité en regard de l’unicité. Là encore, c’est l’image et son économie qui sont mises en question, à partir d’une pratique singulière, ludique et poétique.
Le mélange des registres sémiotiques en vue d’interroger l’environnement sociologique et politique par les images que celui-ci véhicule ou bien par la structure urbaine que celui-ci tisse, est encore un aspect qui rapproche les travaux de Fernando Bryce, Elise Florenty, Pia Rônicke et Jakob Kolding. Le dessin à l’encre est le médium privilégié par le premier: