Par Pierre-Evariste Douaire
La galerie Emmanuel Perrotin commence lannée comme elle la terminée, cest-à-dire avec une œuvre placée sous le signe de lexpérience. Après la transformation par le collectif Gelatin de la galerie en piscine humaine et sauna public, voici le lieu transformé en atelier décriture.
Les artistes danois et norvégien Michael Elmgreen et Ingar Dragset présentent une proposition différente de ce quils ont lhabitude d
faire. Intervenant principalement, depuis le milieu des années 1990, sur larchitecture des lieux dédiés à lart, notamment sur le fameux cube blanc quils ne cessent dinterroger, ils ont décidé pour loccasion de créer une œuvre en train de se faire. Leur proposition fonctionne comme un
work in progress dont ils se contentent dêtre les instigateurs. Leur rôle se résume à celui de simples commanditaires. Les questions techniques et pratiques ont été prises en charge par la galerie, avant dêtre avalisées par les deux artistes.
Le projet consiste à faire écrire un journal intime par cinq jeunes hommes dune vingtaine dannée. Le groupe a été formé par annonces, les personnes ne se connaissent pas, ne sont ni écrivains, ni artistes. Pour le vernissage, ils ont été tous réunis, mais ne seront pas toujours au complet. Le spectateur est invité à lire par dessus leur épaule.
À lintérieur de la galerie, cinq pupitres, cinq chaises, cinq jeunes hommes. Des stylos, des dictionnaires, des thermos, des gobelets, du café, du thé, des clopes, de la fumée. La performance oscille entre sculpture vivante et happening. Entrer seul à lintérieur et se confronter à cinq ombres grattant des cahiers est intimidant. Lexplication en guise daccueil rassure autant quelle laisse perplexe, tant il est difficile dappréhender lœuvre.
Il faut se hasarder entre les tables et lire le début des manuscrits. Les couleurs changent, les styles diffèrent autant que les pensées. Avant le vernissage, les phrases étaient interrogatives, elles attendaient lévénement et son flot de visiteurs. Elles traitaient du problème quil y avait de voir et dêtre vu. Les textes, par lentremise de ce dispositif anamorphique, reflétaient à la fois les préoccupations du scripteur et linteraction du spectateur sur lui. Comme un arrêt sur image, la proposition artistique tient lieu dinterrogation.
Puis lécriture sest débrouillée pour se concentrer sur la foule qui défile, tant sur la démarche du spectateur que sur le rôle de lœuvre dart. Lensemble prend un aspect très réflexif, dans les deux sens du terme.
Alors quau début, les textes fonctionnaient au contraire comme des pistes à suivre. Un peu à limage des dictaphones, ils enregistraient ce qui se passait devant eux. La page consignait les faits et gestes des spectateurs qui passaient. Linstant a été manuscrit, rédigé, interprété, vécu par nos cinq scrutateurs. Les greffiers du réel ont établi leur prose dans un monde en représentation, dans un monde qui se montre et se met en scène.
La forme change, mais la réflexion de Michael Elmgreen et Ingar Dragset sur les lieux de lart reste inchangée. Ils interrogent toujours notre rapport à lespace public en mettant en scène, cette fois-ci, un espace mental multiplié par cinq. La confrontation entre ces lignes décriture, généralement tenues secrètes lors de leur gestation, et le sillon tracé par les pas des spectateurs, produit une sorte de retour.
Ce nest pas seulement lintérieur et lextérieur qui est interrogé, cest aussi notre rapport à lœuvre qui est posé. Les questions spatiales, temporelles, interprétatives, sont en suspens. Lombre du spectateur se pose, se calque sur la page décriture. Comme dans
Present/Continuous Past (1974) de Dan Graham, où le spectateur découvre après plusieurs secondes dattente son image sur un écran vidéo, le marcheur dart, le lecteur dart, pourra découvrir sa trace sur le papier blanc dun cahier décolier. La ligne noire manuscrite fonctionne comme un chemin de traverse que lon emprunte ou pas.
Œuvre(s)Paries Diaries est une œuvre qui s’offre comme une proposition. Cinq personnes écrivent durant la durée de l’exposition (un mois) un journal intime. La réunion des cahiers d’écriture sera vendue comme une pièce unique.
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