Par Muriel Denet
Dans la pénombre du rez-de-chaussée du Jeu de Paume, les vignettes vidéo de Valérie Mréjen, pièces brèves, constituées de plans fixes frontaux, se déploient avec bonheur en un miroir kaléidoscopique, habité d'une multitude de visages, de voix, d’histoires, que l’artiste tend au spectateur.
La ligne claire de l’écriture, sans surcharge ni pathos, évoque immédiatement
celle de Sophie Calle. À ceci près que si cette dernière fait de sa vie le matériau d’un art qui la résout et la dépasse, qu’elle l’origine dans un «je» intime, plus ou moins fictionnalisé, le «je» de Valérie Mréjen passe d’abord par celui des autres.
Collage des réponses à la question «Qu’est-ce que vous ne supportez pas ?», la longue litanie
Je ne supporte pas est déroulée au mur : grincement des pattes de pigeons sur le zinc du toit, malotrus qui gardent leur sac sur le dos dans le métro bondé, livres qui fatalement se cornent au fond du sac à main, ou désolante conformité des signes de la vieillesse avec ce que l’on en savait, etc.
Ce «je», conglomérat composite de singularités, et paradoxal de négations, dessine la ligne insaisissable qui traverse chacun, et sépare soi des autres. Elle est au cœur de l’œuvre de Valérie Mréjen.
On ne s’étonnera donc pas que
La Maman et la Putain soit l’un des deux films préférés de l’artiste — le second étant
Jeanne Dielman, autre version de la femme, mère et prostituée. Un des personnages de Jean Eustache rêve tout haut de «parler avec les mots des autres». «Ça doit être ça la vraie liberté», ajoutait-t-il.
Cette liberté, Valérie Mréjen la prend. Absorbant les mots entendus et recueillis, elle les isole et les réordonne dans des formes courtes, zappantes, qui se posent l’air de rien sur des drames intimes. À la fois ordinaires et singuliers, ils disent le poids des contraintes sociales dans lesquelles l’individu doit se construire et exister.
Les situations sont parfois proches de l’absurde. Elles révèlent le vide, à fleur de néant, dans lequel les personnages se débattent (
Le Projet), ou bien sont saturées de tragédies ordinaires, quand, par exemple, une femme d’âge mûr exprime, en deux courtes anecdotes, la souffrance indicible que provoque l’indifférence du mari (
Des larmes de sang). Quelque chose cloche, mais personne, et surtout pas l’artiste qui opte pour une passivité cathartique, ne dit jamais rien.
Valérie Mréjen avance masquée dans la parole des autres, et derrière les clichés, formules d’usage, et autres lieux communs, qu’elle interroge et vide de leur substance. Effet tragi-comique garanti. Et les productions les plus récentes en regorgent.
Capri, produit spécialement pour le Jeu de Paume, est le seul film avec plans de coupe, champs et contre-champs. Dans un appartement bourgeois parisien, la scène de rupture d’un couple marié, à rebondissements dignes d’une série télévisée, en adopte la forme, plate et convenue : les personnages, dont le nom change à chaque réplique, enfilent, dans un savoureux dialogue collage, les clichés du genre «Tu es belle quand tu t’énerves», ou «Vous êtes tous les mêmes, il n’y a qu’une chose qui vous intéresse», sur le ton stylisé et désincarné des séries à l’eau de rose.
Des hommes et des femmes sont réunis dans un même appartement (
Ils respirent). Mais chacun est isolé, en retrait d’un groupe qui reste virtuel, perdu dans des pensées convenues sur leurs relations aux autres. Pensées bulles qui sont le lieu même des tentatives de faire se rejoindre l’apparence et ce que l’on croit ou voudrait être.
Hors saison est un envoi de cartes postales parlées, qui prend la forme d’un diaporama de retour de vacances. Des clichés datant des années 60/70, qui représentent des hôtels et des salles de restaurant, vides, anonymes, impeccablement apprêtés dans l’attente des touristes, servent de toile de fond au délitement du couple du mari-narrateur, frappé d’une cécité toute romanesque.
Voilà c’est tout est un florilège des stéréotypes, mais aussi des difficultés à s’en libérer, recueillis auprès de lycéens à qui l’on demande par exemple : qu’est-ce qui vous fait peur ? votre meilleur souvenir ? etc.
Cela donne des rêves d’avenir conformistes à l’extrême («avoir un métier, me marier, avoir des enfants»), des modèles de vie trahissant la force du déterminisme familial («Jimmy Hendrix et Pink Floyd, bon je sais c’est un peu cliché mais bon»), ou des inquiétudes devant les obstacles à surmonter pour se faire une place dans un monde qui ne vous attend pas («ceux qui y