Par Lucile Encrevé
L’ARC, actuellement domicilié au Couvent des Cordeliers où il demeurera jusqu’au printemps 2005, propose une exposition monographique consacrée à Anri Sala. On a déjà pu voir à plusieurs reprises le travail de ce jeune artiste albanais à Paris, où il réside depuis 1996. Il a en effet montré ses œuvres, principalement des vidéos, au Musée d’Art moderne de la Ville, au Palais de Tokyo
ou encore à la galerie Chantal Crousel. On se souvient de
Byrek, en 2000, une vidéo, accompagnée d’une lettre extraordinairement tendre de la grand-mère de l’artiste, permettant de suivre la réalisation d’un plat albanais.
L’exposition plonge le spectateur dans cet univers, fondé sur la notion d’étrangeté et fortement marqué par les origines de l’artiste. Ses cinq dernières vidéos, réalisées entre 2002 et 2004, sont présentées au sein d’une scénographie que l’artiste a contrôlée, liant ainsi contenu et contenant autour du thème donné en titre, "Entre chien et loup".
Le bâtiment, fort et brut, du réfectoire médiéval du Couvent des Cordeliers, a été habillé de très hautes cimaises recouvertes de feutre gris et plongé dans l’obscurité. Chaque salle, parfois séparée de la suivante par un couloir, est dévolue à une vidéo projetée sur un écran — une seule vidéo est montrée sur un moniteur.
"Entre chien et loup" ? L’artiste s’intéresse à ce moment, le crépuscule, où la lumière se fait incertaine, à ce temps, ici prolongé, d’inquiétude, d’angoisse et de déshumanisation — les vidéos mettent en scène des animaux et certaines parties du corps humain. Il déclare avoir cherché à pérenniser en ce lieu cette période d’entre-deux où l’on se perd et se dissout, en travaillant à la fois la scénographie, l’image et le son. C’est donc à une véritable expérience physique qu’il faut se préparer en pénétrant dans l’exposition.
La première vidéo,
Time After Time (Maintes et maintes fois), a été réalisée par l’artiste à Tirana, sa ville natale et capitale de l’Albanie — seuls les aboiements de meutes de chiens, hors champ, pourraient permettre de situer la scène. Anri Sala filme de près un cheval, qui se trouve, en pleine nuit, au bord d’une route en milieu urbain et se tient immobile. La caméra est en plan fixe sur la silhouette sombre de l’animal, qui se découpe sur des immeubles et sur le ciel.
L’image, dont le grain est visible, est très picturale — l’artiste était peintre avant d’arriver à Paris —, minimale, et devient à certains moments floue, presque abstraite. De manière répétitive, des véhicules passent, dont on entend le bruit, violent, et dont on voit passer le trait de lumière. Le cheval, mourant, recourbe alors une de ses pattes, comme s’il cherchait à se protéger, inexplicablement déplacé dans ce milieu qui lui est hostile.
Cette vidéo, qui mêle beauté plastique et situation inquiétante, est une introduction idéale au propos de l’exposition.
Dans la seconde vidéo,
Ghostgames (Jeux de fantôme), l’artiste filme, de nuit — l’écran est d’abord entièrement sombre —, sur la plage de Shakleford Banks en Caroline du Nord les pieds de deux personnes qui jouent avec des Crabes Fantômes, comme s’ils étaient des ballons de football, en les éclairant de manière intermittente à l’aide de deux lampes de poche.
Les Crabes seront finalement engloutis par la mer. On entend, outre de rares cris et le bruit des vagues, le frottement des pieds qui cherchent en tous sens à circonscrire les animaux. Si un jeu avec des règles est à l’origine de cette mise en scène, le fait d’y soumettre, comme s’il était un objet, un animal, qui semble pris en chasse puis pris au piège, donne à cette vidéo un aspect particulièrement angoissant.
Le son joue dans la troisième vidéo,
Mixed Behaviour, un rôle extrêmement important. Dans une pièce fermée par une porte, dont les murs sont recouverts de feutre gris et le sol de moquette grise, de hautes enceintes encadrent un moniteur, accroché à un plafond en pente.
On voit de dos un DJ, qui mixe seul sur un toit, la nuit, sous la pluie et sous les feux d’artifice du premier janvier. Le son qu’il produit est mêlé aux explosions, dont le bruit très fort évoque celui de la guerre et qu’il a l’air de diriger.
C’est le son, qu’on écoute assis avec un casque, et sa répétition qui caractérisent aussi la quatrième vidéo,
Làkkat ("Celui qui parle une autre langue", en Wolof), tournée au Sénégal à Joal.
Trois enfants, qu’on voit mal — la pièce où ils se trouvent