Par Audrey Norcia
w.c, eau du robinet figée par l’objectif, petit déjeuner dans la cuisine, baignoire et linge suspendu) de temps à autres soutenues d’effets sonores (chasse d’eau tirée, café qui monte, douchette en action), pour finalement s’arrêter sur un détail de cet environnement modeste et s’y attarder.
Le plan est ainsi resserré sur une bouteille de shampooing, puis sur son étiquette au slogan «wash a
d go»: le zoom de la caméra isole le mot «go», et glisse ensuite sur le mot «away», extrait d’un autre slogan «The people you need are only a touch away».
Cette fois c’est un panneau publicitaire qui nous éloigne de l’appartement: à partir du cadrage qui s’élargit nous distinguons les rues de Tirana, révélant une ville dévastée, aux immeubles éventrés, des tas de ruines modernes qui scandent le paysage. Aux bruits d’intérieur familiers répondent les nuisances sonores de la ville, à la déshumanisation du tissu urbain s’oppose les détails d’un quotidien. Toutefois, il émane de ce collage de réalités une impression de trouble et d’abandon. Un appartement sans dessus dessous, une ville démolie: des espaces délaissés.
Dans
The Cave (2005 ; vidéo couleur, son ; 15 min) Wael Shawky au contraire crève l’écran. L’artiste déambule dans un supermarché à Amsterdam, avec l’attitude d’un journaliste qui, en s’adressant directement à la caméra, débite un flux impressionnant de paroles en arabe.
Nous croyons voir un speaker vantant la qualité des produits et rappelant les offres promotionnelles du moment, absolument pas: l’artiste récite à bâtons rompus des passages du Coran, plus précisément le surat de «The Cave of the Seven Sleepers» — légende antique, reprise par des ouvrages religieux racontant l’histoire de sept hommes persécutés à Ephèse en 250 av. J.-C. qui, ayant trouvé refuge dans une grotte, s’aperçurent à leur réveil qu’ils avaient dormi deux cents ans et que le christianisme était devenu la religion dominante de l’Empire.
Sillonnant les allées, entre les produits laitiers et les rouleaux de papier toilette, en passant par les têtes de gondole de bouteilles de vin et de bière, l’artiste exécute une formidable performance en introduisant ce flot de récits religieux dans un temple de la consommation: il parvient à faire vaciller le rapport et la hiérarchie entre langage et religion, tout en soulignant l’absurdité des frontières fixées conventionnellement entre type de langage et type d’espace.
Ce cycle sur l’intime et le public, s’achève dans la première salle avec une vidéo assez réflexive de Pia Rönicke,
Urban Fiction (vidéo, son, couleur ; 7 min). Dans ce story-board filmé, différentes strates de narration s’enchevêtrent et combinent ainsi divers documents (vignettes, plans en perspective, cartes et archives de cadastre) qui encadrent les apparitions d’un citadin de Los Angeles: sa voix incarne tour à tour les concepts de Le Corbusier et de Benjamin Constant, tandis que la structure même de la vidéo, reposant sur un balancement –balancement des images montées en vidéo, et balancement des manifestes architecturaux- emprunte au film
Masculin/Féminin de Jean-Luc Godard.
Au gré du parcours du personnage s’installe donc cette conversation hypothétique entre la vision humaniste de Constant et celle plus puriste de Le Corbusier. Pia Rönicke fait ainsi revivre au quotidien les deux théories opposées mais indissociables. Il s’agit en quelque sorte d’une relecture physique de l’espace afin d’observer, avec l’expérience de la ville déroulée sous les pas de cet habitant, les résultats appliqués de ces codes de la modernité.
L’artiste en résidence à Los Angeles a donc fait le choix d’y confronter la théorie abstraite et sérieuse à la réalité parfois triviale du quotidien, assumée ici par le personnage (circulation en automobile, courses au supermarché, déjeuner au
dinner, promenade au bord d’un lac): en-dehors du débat idéologique, Pia se sent avant tout concernée par l’incidence de la politique urbanistique sur le quotidien, par son empreinte sur la ville et ses habitants. En montrant sa fascination pour ces utopies révolues, elle en souligne le caractère désenchanté et nous alerte sur le rapport étroit existant entre l’individu et son espace, et nous ramène ainsi aux questionnements sur l’intime et le public.
La deuxième salle, plus petite et intimiste, nous introduit dans un agréable salon au mobilier pop: une petite chaîne hi-fi «comme à la maison» diffuse une bande sonore aux tonalités zen, celle de Dominique Petitgand, tandis qu’au rythme de gouttes d’eau et de notes de xylophone, s’agencent sur un écran des modules d’habitat, comme autant de cellules-legos, démultipliées à l’infini. Pia Rönicke, dans