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ART | CRITIQUES
Shu Lea Cheang
Baby Love
08 déc. 2005 - 08 janv. 2006
Paris. Palais de Tokyo
En créant spécialement pour le palais de Tokyo une installation interactive aux allures de manège, Shu Lea Cheang implique le public au coeur même de son œuvre Baby Love : six tasses à café démesurées siègeant au milieu de l’espace d’exposition.


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Shu-Lea-Cheang-<em>Babylove<-em>-Installation-du-8-d-eacute;cembre-2005-au-8-janvier-2006-au-Palais-de-Tokyo-site-de-cr-eacute;ation-contemporaine-©-PDT-Kleinefenn

Shu-Lea-Cheang-<em>Baby-Love<-em>-2005-Eacute;tude-Courtesy-Palais-de-Tokyo-Paris

Shu-Lea-Cheang-<em>Sans-titre<-em>-2005-©-Shu-Lea-Cheang

  
Par Isabelle Soubaigné

Six tasses à café démesurées siègent au milieu de l’espace d’exposition. Leurs couleurs vives attirent et amusent le regard. Un nourrisson rose, stéréotypé, a pris place à l’intérieur de chaque engin qui arbore en son centre un volant qui semble pouvoir être manipulé. On peut alors entendre une musique diffusée par le corps de ces poupons étranges qui nous tendent les bras. Leur posure nous invite à entrer et à nous asseoir auprès d’eux.

En actionnant le programme enregistré dans cette machine fantastique, on commence alors une lente promenade dans l’univers de l’artiste. Ces «auto-tamponneuses» particulières ne cherchent pas à entrer en contact de manière brutale avec les autres participants. C’est au contraire la possibilité d’une rencontre, d’une prise de contact. Les tasses s’entrechoquent en douceur et le son émis durant ce point d’accroche est enregistré dans la mémoire centrale de l’installation.
Répertoire, classification : toutes ces brèves entrevues hasardeuses sont consignées.

On nous propose aussi d’apporter notre contribution à cet environnement. Plusieurs écrans attendent, mis à notre disposition, afin que nous importions les chansons que l’on souhaite entendre lors de notre déambulation. Ainsi les choix des visiteurs se mélangent, s’assemblent et résonnent de manière aléatoire. Une impression de liberté et d’action sur le cours de l’espace et du temps nous paraît possible et envisageable.

Mais qu’en est-il réellement? Que se cache-t-il sous ce décor de plastique chatoyant? S’agit-il ici d’une critique de la société où plus rien n’est laissé au hasard, ou d’une vision futuriste des relations humaines?

L’amour mis en scène de manière festive présente un autre visage. Il est régi par une machine et les émotions sont contrôlées de toute part. Les bébés sont tous identiques. Plus proches de l’idée d’enfant que de l’enfant lui même, ils n’ont pas de visage. A bien y regarder, ils deviennent effrayants. Ils ne dégagent aucune expression, leurs orbites sont vides. Leurs corps sont réduits de moitié puisque seuls leurs bustes trônent dans ces récipients transformés en véhicule.

L’effet de masse, d’anonymat, est exacerbé par la reproduction de chaque élément. Six tasses, six personnages qui pourraient être répétés à l’infini et envahir tout l’espace. L’ère de la reproductibilité industrielle poussée à l’extrême semble concerner les humains. Le traitement chirurgical, clinique et sans débordement possible des sentiments transforme cette installation en piège.

Baby Love est le second volet d’un projet plus ambitieux en trois actes intitulé Locker Baby Project.
Les sujets principaux des deux premières installations sont des clones d’enfants. Corps transparents dans la première partie, Baby Play présenté à Tokyo en 2001, ou teintés de couleur extrêmement voyante dans Baby Love, les personnages utilisés font écho au roman de Ryu Murakami.
Cet ouvrage, Les bébés de la consigne automatique, qui nous plonge dans l’aventure de deux jumeaux abandonnés dès leur naissance dans une consigne de gare, a inspiré Shu Lea Cheang. Il retranscrit ici ses émotions sous une tout autre forme. Sous l’aspect amusant et jubilatoire d’un jeu grandeur nature auquel nous avons envie de participer, l’artiste nous laisse entrevoir l’image d’un monde bien plus violent.

Que se passerait-il si ces êtres prenaient le contrôle des opérations, si ce tour de manège s’accélérait pour finir en tourbillons effrénés. Le pouvoir que les machines nous donnent sur le monde semble pouvoir se renverser. Propres otages de notre domination, nous sommes finalement bien plus vulnérables que les petits individus touchants et fragiles qui nous convient à faire la fête.

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