Par Nicolas Villodre
L’exposition de l’artiste vidéaste Pierrick Sorin au Centre des arts d’Enghien-les-Bains, présente les trois principaux aspects de son travail : l’autofilmage, le théâtre optique et sa réflexion sur le média.
Personnage à la Mr Bean, en drôle (rien de plus triste que les comiques pas rigolos !), pas très beau de prime abord, pas très futé (apparemment, en tout cas, car le garçon joue
plus volontiers dans le registre «bête et méchant»), il est ou est devenu, l’habitude aidant, extrêmement photogénique et, tel le modèle Kate Moss, il est capable de jouer toutes sortes de rôles dans ses films, d’y dévoiler ses multiples facettes en gardant un quant-à-soi.
Caméléon, transformiste à la Fregoli, il se dédouble vite fait bien fait avec une grossière moumoute, une simple moustache, une robe, deux traits de rouge à lèvres. La duplicité chez lui ne se dissimule pas pour tromper son monde mais s’exhibe au contraire — du coup, le spectateur n’est pas dupe face à une telle autodérision.
Chez Pierrick Sorin, le rire se fonde sur une rigidité mécanique archétypale. Le côté répétitif, possédé, fait songer aux gestuelles des danses de Saint-Guy. Le rire est alimenté et amplifié par les trouvailles, les astuces et les rebondissements imaginés par l’artiste dans son atelier nantais.
L’autofilmage. Pierrick Sorin a commencé fort en s’enregistrant tous les matins, pendant un mois, en 1987, avec une caméra super 8, au moment crucial du réveil — d’où le titre du film:
Réveils. Le caractère rituel, répétitif, obsessionnel de l’œuvre ne fait aucun doute. C’est un petit drame du quotidien, tragi-comique. Comme les burlesques du cinéma muet, Pierrick Sorin ne se donne pas toujours le beau rôle.
L’opus suivant,
Je m'en vais chercher mon linge, exploite le film sonore et tire son effet cocasse de ce qu’il est convenu d’appeler la post-synchronisation : Pierrick Sorin y chante en play-back une chanson enregistrée lorsqu’il avait quatre ans et, régressant avec une certaine facilité, il retrouve ses marques et ses mimiques d’antan.
Le rire résulte d’une rencontre pas vraiment fortuite (plutôt inquiétante, même) entre la voix aiguë chantonnant un texte finalement absurde (comme celui des chansons pop) et le visage plus âgé et pas très rassuré. La perte d’innocence ou de part d’enfance finit par nous émouvoir; cela deviendra un des thèmes récurrents de l’artiste.
Vient ensuite une série hilarante produite en 1993 pour l’émission de télévision de feu Bernard Rapp,
My Télé Is Rich dans laquelle Pierrick Sorin met en scène les activités les plus banales (présentées comme des exploits héroïques) de deux frères qu’il interprète lui-même, grâce à la magie du trucage vidéo — l’incrustation pour être plus précis.
Cette série questionne l’image et le média de masse qu’est la télévision. La violence de certaines scènes fait songer au film en pixilation de Norman McLaren,
Les Voisins (1952). L’autofilmage finit par rejoindre l’autofiction et Pierrick Sorin cite volontiers l’écrivain-cinéaste Michel Houellebecq dans ses textes.
Le théâtre optique. En 1995, inspiré par le praxinoscope-théâtre (1879), le praxinoscope à projection (1880) et le théâtre optique (1889) d’Emile Reynaud, Pierrick Sorin crée de petits spectacles «pseudo-holographiques» – n’ayant, ni formellement ni techniquement parlant, rien à voir avec les expériences de « cinéma théâtral holographique » (1976) du pionnier soviétique Victor Komar ou avec celles de Claudine Eizykman et Guy Fihman, intitulées
Vols d'oiseaux, en hommage à Étienne-Jules Marey (1982), auxquelles nous avons assisté à l’époque.
Après sa période « cinématon » (pour reprendre le « concept » de Gérard Courant), Pierrick Sorin passe aux petites boîtes fétichistes duchampiennes, aux maquettes-maisons de poupées à la Charles Matton, qui se présentent un peu comme les « peep shows » d’Edison — ces kinétoscopes destinés au voyeur solitaire.
Au moyen de miroirs et d’un écran semi-translucides, il réalise des caissons contenant un lecteur de DVD, une petite sono et un mini-vidéo-projecteur ; les images de ces appareils gardent le tremblé, la magie et la finesse des tours de prestidigitation de Robert-Houdin, la beauté plastique des miniatures et l’esprit des films de Méliès.
Pierrick Sorin produit des saynètes dans lesquelles les personnages utilisent des objets tangibles et évoluent en 3D :
L'Homme fatigué (1997) qui a pour décor une chambre et
La Toilette du peintre (2001) avec des douches fonctionnent pour de vrai. Ceux que nous avions