Par Laëtitia Chauvin
Montrer de l’art abstrait dans un lieu dédié à l’art concret ne tombe pas sous le sens. L’abstraction est liée à la réalité, elle en vient, y retourne parfois, tandis que l’art concret est l’expression d’une pensée.
«Abstraction étendue» a la volonté de montrer que l’abstraction puise son inspiration dans de nombreux autres champs, comme la musique ou l’ameuble
ent, particulièrement en Suisse où la hiérarchie entre culture populaire et culture savante n’existe pas.
Bien que de petite superficie, la Suisse a vu éclore des scènes artistiques très différentes entre la région romande et la région alémanique. La scène artistique romande a été profondément influencée par deux figures majeures : John M. Armleder et Olivier Mosset. L’histoire de cette scène s’est ensuite tissée par filiation depuis ces deux artistes jusqu’aux plus jeunes aujourd’hui, favorisée par une reconnaissance fraternelle et le dynamisme des écoles d’art, de Lausanne et de Genève principalement, où les étudiants sont devenus professeurs.
Les relais de diffusion tels que les centres d’art, les galeries associatives ou les maisons d’édition de multiples autogérées ont aussi joué un grand rôle dans la construction d’une scène collective.
Le travail des deux commissaires d’exposition, Christian Besson et Julien Fronsacq, eux aussi de générations différentes, a consisté en la collecte d’archives et l’interviews d’artistes conduites dans le cadre d’un laboratoire de recherche, le «Laboratoire des mondes possibles».
Ils se sont attachés à retrouver les relations de proximité et les ramifications d’un réseau actif, faisant porter leur travail d’historiens sur une micro-histoire.
L’exposition débute avec deux peintures murales, l’une de Christian Robert-Tissot, un jeu de mots placardé à l’entrée, un
Ça vous regarde chargé d’ambiguïté, et l’autre de Karim Noureldin entourant la cage d’escalier comme un signe héraldique invitant à monter les marches.
Les premières salles de l’exposition sont dédiées au processus à l’œuvre dans l’abstraction étendue.
La première salle rassemble des œuvres de «l’abstraction trouvée» : des matériaux industriels collectés puis accrochés au mur par Philippe Deléglise, une carte de flux routier stylisée par John M. Armleder, un papier peint rayé reprenant les intérieurs des couvertures des albums de Tintin, ironiquement baptisé par son auteur Francis Baudevin
Papier peint Moulinsart. L’abstraction fonctionne ici par glissement et réappropriation.
La seconde salle flirte avec l’Op Art, ou comment l’œil peut être trompé par des effets optiques. Cela est particulièrement pertinent dans la peinture de Philippe Decrauzat dont les bandes bleues vibrent comme sous l’effet d’un flash ou dans la rosace de Genêt Mayor faite de scotch noir et jaune.
L’œil est alternativement attiré vers l’intérieur et l’extérieur des œuvres.
La salle suivante est la reconstitution d’une pièce,
Airless, réalisée en 2000 par Stéphane Dafflon: les angles de l’espace ont été effacés et la lumière violente aveugle le spectateur. Exception faite des toiles aux bords arrondis également, cette pièce rappelle les cellules de conditionnement mental des quartiers de haute sécurité.
Une pièce plus ancienne de John M. Armleder a également été réactivée : des formes empruntées au suprématisme apparaissent en lumière phosphorescente dans la pénombre d’une salle sous l’action de torches électriques actionnées par les spectateurs.
L’influence de John M. Armleder est aussi très vivante à travers ses
Furniture Sculptures, à l’exemple de la table-haricot vissée dans le plafond avec un effet très keatonien, ou de ce tapis roulant noir encadré de deux toiles blanches. Une sculpture cinétique, cynique en somme.
Les
Furniture Sculptures sont une sorte d’emblème de l’abstraction étendue : si le point de départ s’inscrit dans une autre pratique artistique, le résultat se situe bien dans le champ de l’art abstrait.
Une bonne exposition d’art abstrait ne pouvait pas faire l’impasse sur le cabinet de dessins. Un mur est consacré à l’accrochage des dessins de Jacques Bonnard, Philippe Decrauzat, Fabrice Gygi, Luc Bois, Jean-Luc Manz.
Une autre figure de la scène romande de l’abstraction ne devait pas être oubliée: Helmut Federle. Père de la jeune génération, il a commencé à exposer en même temps que John M. Armleder et Olivier Mosset au début des années quatre-vingt. Il utilisait comme prétexte les lettres de son nom pour composer des peintures