Par Klaus Speidel
Dans sa nouvelle exposition, «Decorum», Nathalie Elemento montre des objets de couleurs souvent éclatantes qui évoquent pour la plupart des éléments de décoration ou des meubles de production industrielle.
Une grande partie de l’œuvre de Nathalie Elemento est caractérisée par un mouvement dans l’œil du spectateur: la familiarité du premier regard, celle du
glance, comme dirait Nor
an Bryson, fait place à l’étrangeté du
gaze, le regard prolongé.
Si les œuvres ne ressemblaient pas autant à des objets industriels connus, on dirait simplement «ce sont des sculptures». Et on aurait certainement l’impression d’avoir dit quelque chose. Si l’utilisation de tous ces objets était évidente, on dirait que «ce sont des
meubles». Mais un meuble, ça s’appelle «repose-pied», «plan de travail», «armoire», «coffre à jouets» selon l’usage.
L’essence, nous dit Sartre, précède l’existence d’un outil. L’artisan sait qu’il faut un objet pour faire ceci ou cela (c’est son essence) et puis il fait l’objet, il lui donne une existence. Ici, la situation est inverse — au moins pour le spectateur. Les objets existent et nous, nous pouvons essayer de trouver leur essence. Les objets lancent un défi au regard, mais non pas en le provocant par une cassure comme l’avaient fait des œuvres antérieures d’Elemento.
Il y a maintenant des portes. Enfin, si je dis «porte», c’est faute de mieux. Que je voie une ouverture comme «porte» et que je le dise, cela montre deux choses, clairement liées:
1. «L’intuition sans concept est aveugle». Je ne peux pas voir cela comme rien. Constamment, notre esprit classifie. Un fil par terre suffit pour délimiter un espace, deux fils font une porte. C’était la leçon des sculptures de Fred Sandback. La plus grande des œuvres exposées ici (
S’installer, 2005) en est clairement tributaire. Le pur regard esthétique, réservé à l’art, est un mythe, ou au moins
une abstraction.
2. Comme Ludwig Wittgenstein l’a montré, il n’y a pas de langage privé. Si je ne peux guère penser, je ne peux
pas (d’)écrire sans les catégories partagées avec ma communauté. Mais je peux introduire de nouveaux termes si je me sers des termes existants pour le faire. En un sens, Nathalie Elemento fait la même chose, mais en termes d’objets. Elle vient nous chercher sur un terrain familier pour nous entraîner ailleurs. Elle utilise des matériaux et des formes connues, mais pour faire quelque chose qui diffère de ce qu’on connaît. Ce geste est analogue à l’usage du terme «Décorum» en français.
Ces objets-là évoquent des produits industriels, certes, mais ils restent artisanaux. Est-ce une faiblesse que l’on voit parfois dans les détails de leur facture? Même lorsque ces objets proposent clairement un usage, ils n’optimisent guère l’espace. Le design d’Elemento s’oppose à celui des producteurs des meubles
prêt-à-porter qui cherchent généralement un maximum de valeur pratique pour un minimum d’espace consommé — parce que c’est cela dont leurs acheteurs ont besoin.
Peut-être aurait-il suffi de dire que ce que Nathalie Elemento fait est de l’art? Mais encore: on n’aurait pas dit grand chose. Et puis, un interrupteur immense allume et éteint en effet les lumières de la galerie Papillon.
Ce qui est intéressant, c’est que ces œuvres d’art sont si proches d’autre chose qu’on pourrait (
presque) s’y méprendre. A quel univers appartiennent-ils alors? Nathalie Elemento propose une clef de lecture. L’une des œuvres est, par la nostalgie de son matériel et de sa forme, différente des autres objets exposées ici: deux chaises en bois, ni laquées ni peintes. Leur forme est
ornementalement ancienne (
Démodèles, 2005).
Il faut regarder de près pour voir que ce ne sont pas deux chaises, mais quatre. A un pied de chacune des grandes est accroché une petite chaise, de forme identique, mais minuscule. Pour qui sont-elles, ces chaises-là? Quels sont les êtres légers qui pourraient y prendre place?
Si on commence à chercher une réponse pour cette question, on se voit d’emblée catapulté dans un univers très particulier, celui des contes de fées. Et la perception des autres œuvres, qui montrent des formes et des matériaux plus typiquement de notre temps peuvent se transformer.
Les titres nous incitent à aller dans ce sens. Les interrupteurs immenses de couleurs vives et variés s’appellent
Les Sept Nains (2006). L’interrupteur actif est
Blanche Neige (2006).
Cendrillon (2005) est aussi au rendez-vous.
Un cadre en bois dont un coin diffère des trois autres peut garder notre tableau aimé au chaud (
A bord perdu, 2005) — ou rester vide, pour recevoir les images changeantes que nous voulons y projeter. Une interprétation esthétique des objets qui