Par Corinne Buchon
L’exposition prend pour point de départ la nature morte avec l’inventaire de Mannheim (
Mannheimer Bestandsaufnahme) de Florian Slotawa, une série de photographies s’inscrivant dans la suite de ses installations d’objets personnels et de son travail sur le déplacement de la sphère privée à la sphère publique. Comme archivés, les objets sont photographiés par famille et tirés dans un gris neutre.
Néanmoins, l’attachement de l’artiste est tangible dans sa façon de les magnifier.
Au centre de l’espace où est exposée cette galerie de portraits d’objets, un vase posé sur un guéridon accueille un majestueux bouquet de fleurs. Est-ce une installation de Slotawa ou un pur décor? Pour un peu on passerait à côté de
A Guide to Insults and Misanthropy de Maria M. Loboda, et c’est peut-être ce qui est voulu.
Travaillant sur l’hermétisme de certains langages ou jargons professionnels, l’artiste revisite une pratique en vigueur chez les érudits de l’époque victorienne consistant à échanger des sentiments ou ressentiments par l’intermédiaire d’un savant code floral.
Le bouquet chatoyant digne des plus belles natures mortes de l’histoire de l’art profère ici ses injures toutes florales, dans l’attente improbable d’un visiteur averti. La fluidité de l’accrochage prend en compte l’architecture intérieure de La Galerie, son caractère de maison bourgeoise traditionnelle avec ses moulures et planchers anciens qui fait écho aux musées des beaux-arts ou aux maisons d’artistes dans lesquels les objets semblent endormis à tout jamais.
Plečnik, Union, de Simon Starling est une installation de deux objets cassés, partiellement reconstitués, exposés chacun sur un socle dans une vitrine, à hauteur des yeux. Les fragments mêlés d’une bouteille de bière de la marque
Union et ceux du globe d’un lampadaire urbain créé par le designer slovène Jože Plečnik pour un parc de Ljubljana, sont traités sur un mode archéologique par l’artiste.
Contrairement aux readymades de Duchamp, ces objets manufacturés sont recollés, restaurés, parodiant une muséographie de musées d’archéologie ou d’histoire naturelle. L’artiste redonne une nouvelle vie aux objets. En les présentant séparés mais proches l’un de l’autre, il laisse le soin au visiteur de renouer les fils de leur histoire.
La pièce de Kirsten Pieroth,
Detective Story, offre à la consultation deux livres en braille dont la couverture, imprimée traditionnellement, informe le voyant du présumé contenu:
Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle. Présumé car deux histoires différentes sont en fait proposées.
Pourquoi les couvertures de ces ouvrages pour aveugles ne sont-elles pas en braille? Un voyant n’abordera cet ouvrage en braille que comme un objet purement tactile et sensuel, et ne remarquera pas qu’une des couvertures ne correspond pas au sujet annoncé. Ainsi les yeux du voyant ne délivrent pas la même vérité que les doigts de l’aveugle...
Dans la vidéo
Encyclopedia de Wilhelm Sasnal, les images et les textes, issus d’une ancienne encyclopédie polonaise, s’enchaînent à un rythme si rapide qu’il est à peine possible d’identifier ce que l’on voit. L’usage de cet objet habituellement fort utile et source de savoir devient caduc et futile. Les images et les textes perdent tout sens pour devenir matière visuelle à contempler et à méditer.
Une salle plongée dans l’obscurité accueille l’installation
The First Grand National, de Ryan Gander. Un téléviseur, très design des années 70, présente sa mire colorée et mouvante face au mur, tandis qu’une bande son diffuse les réponses d’une vieille femme anglaise aux questions que l’artiste lui a posées sur son rapport à la télévision et à la radio. Les questions ont été supprimées au montage. L’écran du téléviseur se détournant symboliquement du téléspectateur rend toute utilisation impossible alors que la mire contient tous les possibles de l’image. L’artiste abolit la vision au profit de l’ouïe pour mieux solliciter notre réflexion, voire nos sensations.
Plus loin,
Weltempfänger de Albrecht Schäfer est un poste de radio programmé pour diffuser sept stations simultanément. Là aussi la fonction de transmission de l’information est annihilée. La cacophonie engendrée devient pure une matière sonore palpable.
Enfin, l’installation de Alexander Gutke,
Exploded View, prend pour objet un projecteur Kodak carrousel. Comme on découpe un gâteau, l’artiste a scié un projecteur en 81 tranches et l’a photographié au fur et à mesure. Il projette, à l’aide d’un Kodak carrousel, les diapositives ainsi obtenues. L’appareil contribue ainsi à dévoiler ses propres entrailles, un monde étrange,