Par Caroline Lebrun
« Miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle », demande la reine pour évincer, en elle, sa rivale Blanche Neige… Poursuivant peut-être ce dialogue intérieur, engagé dans le conte des frères Grimm, Ken Lum reprend le début de la célèbre formule «Miroir Miroir» pour intituler son exposition.
Lieu privilégié de l’affr
ntement entre monde extérieur et perception intime, le miroir place le spectateur au cœur de la question de l’identité qui anime toute l’œuvre de l’artiste. Le choix du titre est à la fois descriptif — l’exposition présente des miroirs — et métaphorique d’une quête artistique sur la signification des images. De l’autre côté du miroir des apparences, Ken Lum invite le spectateur à s’interroger sur la réalité sociale et subjective de ce qu’il voit.
Au rez-de-chaussée de la galerie, la série «Shopkeepers» nous convie à cet exercice de décryptage à partir d’enseignes publicitaires. Les trois œuvres sélectionnées sont construites sur le même schéma, composé de deux volets. D’un côté, le logo et le slogan assurent la promotion commerciale de l’entreprise, de l’autre des lettres amovibles tapées à la machine font apparaître un message personnalisé où le propriétaire du négoce peut ouvertement s’exprimer. Cette mise en parallèle d’un langage «marketing» pré-établi et d’une parole individuelle spontanée souligne le fossé qui se creuse entre les stéréotypes publicitaires et les expériences vécues.
Le choix du plexiglas — matériau lisse, coloré et brillant — pour reproduire les panneaux répond bien aux objectifs du «genre publicitaire» : attirer efficacement le regard du consommateur en le laissant glisser, sans trop le contraindre. En rupture avec ces images codifiées et figées, les lettres amovibles interchangeables montrent que la réalité bouge et change sans cesse derrière le masque des apparences. Le commentaire associé vient perturber notre premier coup d’œil distrait et nous oblige à passer à un second niveau de lecture.
À travers
Paul’s Auto Repair (Réparations automobiles Paul), l’en-tête promotionnelle : « Serving the Communauty since 1984 » (À votre service depuis 1984) est brutalement secondée par un aveu d’homosexualité de la part du garagiste : « Hello world, No more lies, I am gay ! Paul » (Écoutez tous, Finis les mensonges, Je suis gay ! Paul). Ce cri du cœur exclamatif, totalement libéré du poids des convenances, tranche ironiquement avec l’expression soumise et consensuelle : « À votre service depuis 1984 ». Il fait voler en éclats le carcan social des non-dits.
La publicité
Sandhu Maple Leaf (À la feuille d’érable de Sandhu) révèle la dure réalité des quartiers multiraciaux où le rêve capitaliste d’entreprendre tourne parfois à une exclusion sans retour. La garantie de provenance « All Canadian Products » (Produits canadiens uniquement), « 100% Canadian — 100% Quality » (100% canadiens — 100% qualité), et le logo reprenant symboliquement la feuille d’érable et les couleurs du drapeau canadien dissimulent un faux semblant d’intégration pour ce négoce dont le nom garde une forte connotation indienne. Mais le message juxtaposé « Closing doors forever » (Fermeture définitive), « Drop dead Canada » (Va mourir Canada !) annonce la faillite avec révolte et amertume.
Enfin, l’enseigne de
Leonida Pizzeria « Wood burning oven » (Cuisson au feu de bois) aux couleurs du drapeau italien semble désigner une pizzeria traditionnelle. Au regard de la note d’avertissement : « Under New Management » (Changement de direction), « Now also serving chinese cuisine » (Également cuisine chinoise à la carte), on comprend que cette affirmation d’authenticité est un leurre. La pancarte n’a pas changé mais le restaurateur est désormais chinois.
Le discours publicitaire, fondu dans le moule de tous les conformismes, est en complet décalage avec la réalité sociale qu’il abrite.
Ken Lum travaille sur cette brèche. D’origine canadienne et chinoise, il est particulièrement réceptif aux problèmes d’intégration et d’acculturation qui surgissent dans les milieux urbains. En tant qu’artiste, il veille à rester proche de ses engagements : « J’obéis à une règle que je me suis imposée, selon laquelle l’art ne doit jamais être trop éloigné du quotidien, et que l’on ne doit jamais trop s’éloigner de la réalité de la misère humaine qui existe dans le monde ». (Entretien avec Jean-François Chevrier,
Paris-Photo,