Par Barbara Le Maître
Vous êtes dans une petite pièce carrée, dans le noir, assis sur une pile de matelas. Face à vous, un film défile en boucle : douze minutes de description dun lendemain de fête, douze appartements dun même immeuble peuplé de noceurs endormis. En même temps quelle gravit un à un les étages de limmeuble, la caméra senfonce toujours plus profondément dans lespace, de façon à faire défiler les vestiges de la noce et les corps inanimés
de ses acteurs. Vous êtes dans
Le Dortoir.
Il sagissait, explique Jordi Colomer, de «trouver des images dune vanité contemporaine, une vanité en mouvements, la trace de quelque chose déphémère et dintense: la musique, les mégots, les perles, les os, etc.» On reconnaît bien, en effet, dans ce paysage au sol jonché dobjets consommés, comme lévocation de ces assemblages de choses périssables et «bassement matérielles» constitutifs de la peinture de Vanité.
Cependant, si la réminiscence prend ici une forme tellement remarquable, cest que la question religieuse inhérente au régime pictural convoqué nest pas uniquement versée au profit dune critique (attendue) de la production industrielle et de la société de consommation. La question religieuse insiste dans lœuvre, reposée ailleurs, autrement...
On vient de le souligner, chacun des corps rencontrés par la caméra est plongé dans ce quil faut maintenant qualifier de
sommeil du juste. Ainsi, au moment où le film débute, vous entrez dans le dortoir mais, au fond, cest à une
traversée des limbes que linstallation vous invite.
Quoi, ces corps de fêtards endormis, autant de figures, sinon équivalentes, du moins rapportées aux âmes des justes, cest-à-dire à lespoir de la venue dun Christ et à lattente de la rédemption depuis un lieu incertain? On en émet volontiers lhypothèse, non sans faire observer que la caméra, par la grâce dun mouvement continûment ascendant, ne cesse de tirer la représentation vers le haut.
Mais voilà, lorsque le film sachève, nous sommes revenus au point de départ. Architectures trompeuses, littéralement impossibles : il est fréquent, dans lœuvre dEscher, que lon monte ou descende des dizaines de marches sans jamais accéder à un quelconque niveau supérieur ou inférieur; de façon semblable, on monte ici détage en étage sans pouvoir gagner les hauteurs. Le mouvement ascensionnel ne mène pas aux cieux, et la structure circulaire de linstallation — la boucle filmique — transforme lidée de rédemption en une attente perpétuellement reconduite. Je précise encore ceci que, pendant que les hommes dorment, un être apparaît au fond du plan (alpiniste? laveur de vitres?), en train descalader paisiblement une échelle...
Si
Le Dortoir trouve, dans un répertoire pictural plus ou moins ancien, matière à figuration, il semble que lœuvre manifeste encore une conscience aiguë de formes plus contemporaines, en particulier de formes filmiques. Quelques exemples, en guise de conclusion...
A linstar des raccords hitchcockiens de
La Corde, le passage entre les différents espaces arpentés seffectue au moyen de plans presque entièrement noirs — manière destomper la sensation de coupe. On retrouve ensuite, dans linstance omnivoyante qui explore lespace sans être arrêtée par aucun mur, aucune cloison, aucun plafond, quelque chose des créatures angéliques de Wim Wenders (
Les Ailes du désir). Linscription du religieux au sein dun contexte, non seulement profane, mais surtout populaire, fait surgir le souvenir de Pasolini, de son
Accattone. Enfin, il y a ici un «je ne sais quoi» de lunivers de Jacques Tati — les noceurs? le laveur de vitres? les immeubles? la série des objets de consommation? la couleur? tout cela en même temps?
Œuvre(s)—
Le Dortoir, 2002. Vidéo, DVD en boucle. 12.
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Le Dortoir, 2002. Douze photo couleur, contrecollées sur aluminium. 46 x 69,5 cm.
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Père coco, et quelques objets perdus en 2001, 2002. Vidéo, DVD en boucle. 8
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