Par Dominique Carmel
Depuis plusieurs années, Hélène Benzacar utilise des animaux empaillés dans sa pratique photographique. Lanimal empaillé est proche de la momie. Figé dans la pose construite par le taxidermiste, préservé des ravages du temps, il rappelle l’immobilité de la photographie. Il est comme une photographie en trois dimensions. Ici, lart du taxidermiste précède celui du photographe — la taxidermie peut engendrer des sentiments mêlés, lenchantement aussi bi
n que de dégoût, puisque lanimal naturalisé rappelle aussi le cadavre.
La photographie dun animal empaillé est littéralement une image dimage. On a pourtant limpression que cest la photographie dun animal vivant : les poils ont lair brillant, le regard de la bête, lorsqu’il est visible, semble intentionnel, et la pose apparaît naturelle. Comme si le processus photographique avait redonné vie à lanimal empaillé. Il s’agit bien sûr d’une illusion. Le « faire-vivant » de la photographie renvoie au côté ironique de la ressemblance.
Le photographe a satisfait ce ancien principe de la
mimésis selon lequel la vérité de lart (de la copie) réside dans sa capacité à tromper le spectateur. Cest la fable de Zeuxis, qui peignait des raisins capables d’abuser les oiseaux au point où ils essayaient de les manger. Cependant, pris sous certains angles, le loup donne limpression de n’être pas vivant. Le côté figé de la pose mortifie le sujet. Ce qui révèle que ressemblance et immobilité sont associées à la mort.
Alors que les liens de la photographie avec lart funéraire, le deuil et la mélancolie ont été souvent soulignés, le travail d’Hélène Benzacar privilégie les aspects artificiel, construit et ludique de la photographie dans la production de l’effet de ressemblance.
Les photographies du loup ne sont pas des portraits animaliers. Dans le portrait animalier, lanimal vivant, donc imprévisible, est situé dans son environnement naturel. Il s’agit de saisir et transmettre les merveilles de la nature, sans « trucages » ni manipulations, dans le plus grand respect des espèces animales ou végétales. Les images d’Hélène Benzacar sont le résultat dune théâtralisation, mais sans renoncer à laspect documentaire de la photographie animalière.
Alors que la photographie est réputée enregistrer des traces, elle n’en laisse souvent aucune. Comme certaines activités criminelles, les images dissimulent les conditions de leur production. Walter Benjamin écrivait au sujet des photographies de rues vides dEugène Atget, quelles montraient la scène dun crime…
Hélène Benzacar laisse au contraire toujours des indices de ses mises en scène, pour contrecarrer lillusion. Comme un meurtrier qui signe son geste. Les écrans de verre, par exemple, qui traversent les espaces et capturent les reflets, sont de discrets indices du montage.
Lart est de lordre de la genèse, de la gestation active, du processus, du faire. Exposer les moyens et présenter le faire de la photographie, c’est interroger sa façon d’être art.
Dans cette œuvre avec le loup, les références artistiques sont multiples. Lutilisation du feutre comme matériau pour recouvrir le corps de lenfant fait directement référence à Joseph Beuys.
En outre, dans sa vidéo
Coyote (1974), Beuys a enregistré sa cohabitation avec un coyote pendant une semaine à la galerie René Block à New York, sa confrontation à lanimal. Beuys cherchait à capter les forces originelles du continent américain dans un scénario basé sur le contact et la distance avec le coyote, la neutralisation et lénergie.
Dans ce cadre, le feutre est à la fois conducteur de chaleur et isolant — isolant physique, thermique et aussi conceptuel.
Dans les œuvres contemporaines, lanimal est plutôt le support dune présence. Paradoxalement humain, parce que silencieux, il renvoie à la vie, celle de son « auteur », celle du spectateur.
Les animaux conservés dans le formol de Damien Hirst, tirent leur présence dun déplacement : « Je ne pouvais pas exprimer ce que je voulais en peignant ou en photographiant un objet. Javais besoin de la chose réelle » (Damien Hirst au sujet de
Mother and Child Divided, 1993, vache et veau).
Voici quelques années, Oleg Kulik sest fait connaître de la scène artistique occidentale en mordant le public des expositions. À quatre pattes, aboyant de façon très agressive, ce qui n’a pas manqué de soulever de fortes polémiques. Plus récemment, ses grandes photographies mettent en scène des fantômes humains (images en surimpression) dans une nature paradisiaque peuplée danimaux sauvages.
Chez Kulik, lanimal nest pas un simulacre, ni une forme dégradée dhumanité. Il tient l’homme socialisé en respect, le renvoie au stade d’avant le langage. C’est un animal-témoin qui scrute l’homme et le dépasse parfois en humanité…
Œuvre(s)—
À lintérieur du loup (Dispositifs 4, 5, 6), 2003. Installation : 14 photos contrecollées sur aluminium, cadres de bois noirs, coyote naturalisé sur un socle dacier, 3 néons blancs. Installation : 200 x 400 cm; photos : 50 x 50 cm.
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