Par Géraldine Selin
Une infinie poésie émane du surprenant univers d’Erik Dietman, engendré de sculptures, de toiles et de mots dans l’espace. L’artiste réussit à nous séduire par la transposition métaphorique de son interprétation intellectuelle de la réalité. Epicurien et amoureux de la vie, il nourrit son langage pictural de tous les matériaux trouvés au hasard de ses promenades visuelles. Des premières &
elig;uvres en bande de gaze ou de sparadrap aux imposantes sculptures en bronze réalisées à la fin de sa vie, tout est réuni dans l’exposition
Erik Dietman en gros, pour fournir un magnifique panorama de la polyvalence artistique et des prouesses techniques de l’artiste.
Aux côtés d’un portrait photographique du Suédois, voisinent des œuvres des années soixante qui ont fait la renommée de l’artiste : le célèbre
Petit monument (1960-1961), les sparadraps
C’est elle la plus belle (1966) — article de magazine détourné présentant la chanteuse Françoise Hardy — ou encore la couverture du
Times (1964) partiellement dissimulée sous une couche de sparadrap pour ne laisser s’échapper que le nom de la revue. Unis entre eux par ce médium banal, les éléments du quotidien perdent de leur ordinaire pour devenir particuliers. Le geste de l’artiste n’est plus uniquement accompli pour démontrer les qualités plastiques des matériaux de rebus mais pour les engager dans une réalité nouvelle. Erik Dietman met l’accent sur la présence de l’œuvre dans un espace temps particulier et dévoile un silence, sans nul doute réparateur, qui joue le rôle d’intermédiaire entre le trépas et la résurrection des objets dans un monde autre.
A partir du milieu des années soixante, l’ «ex-roi du sparadrap» se tourne vers l’étude de mots visuels avec notamment
Food (1967). Sur une table dressée d’une nappe blanche et de six assiettes, sont incrustés de longs clous pointus pour former le mot «food» (nourriture en anglais). Au lieu de placer des aliments, il préfère les évoquer par un mot lequel, en le lisant, fait appel à notre imagination pour projeter des images de nourriture. En insérant le langage dans ses pièces, Dietman attise la perception intellectuelle des spectateurs ; il laisse ainsi l’invisible s’emparer du réel afin d’en modifier et d’en décupler les sensations. Tout aussi déconcertante, l’installation au sol
Stone of here (1966), fait trébucher le spectateur sur cette singulière alliance d’une pierre et d’un cadre bariolé de pansements multicolores. Etrange signalisation d’un lieu réel par la pierre, alors que notre esprit se perd aussitôt dans l’ailleurs lointain de l’envoûtante mosaïque.
Dans la salle suivante, Erik Dietman nous emporte encore plus loin dans sa recherche de l’image dans l’image. D’inspiration surréaliste, huit petites sculptures sont harmonieusement disposées sur un large étal en bois. Non seulement l’artiste nous présente des rencontres du verre avec des matières insolites (la céramique, le bronze, le fil de fer…), mais il les dote de titres saisissants :
L’employé de la banque du sperme (1993-1997) ou la
Vieille peau et cœur d’enfant (1993-1997). Ces pièces n’en prennent que plus d’ampleur dans leur signifiance. La première se présente sous la forme d’une grande cavité noire et blanche, dans laquelle viennent se nicher des verres en plastique empilés les uns dans les autres. Plus en retrait, la seconde exhibe fièrement des bubons de verre rouge émergeant de sa paroi plastique.
Les nombreux collages sont tout autant animés de l’esprit burlesque de Dietman. Dans l’aquarelle
Sans titre (1978), l’artiste rajoute aux contours d’une femme écartant les jambes, un long élastique pour désigner son sexe. Humour, satire et ironie induisent une déformation nécessaire et insolite des sujets qu’il traite. Cette irrégularité de la forme, il l’inflige aussi aux frontières matérielles de la toile qu’il dépasse allègrement, pour créer un encadrement aussi inédit que son contenu (Sans titre, 1988).
Aux œuvres humoristiques se mêlent également des œuvres plus engagées à l’exemple de l’imposante toile
Kosovo (1999-2000). Dans cette fin de siècle chamboulée par de nombreux conflits, Dietman tient à faire surgir dans ses toiles les capacités meurtrières et les imperfections de l’Humanité. Un personnage féminin reposant la tête sur son poignet se détache d’un paysage mortifié. De sa bouche s’échappe un filet de sang s’écoulant dans le sourire sarcastique d’une tête de mort qui la regarde. A ce symbole de la mort qui aspire le peu de vie qui reste, sont associés les esprits du Malin représentés par des singes. L’austérité de la palette nous sensibilise à la dévastation du paysage, au désespoir