Par Pierre Juhasz
D’étranges tableaux de grands formats, aux motifs obsessionnels oscillant entre la broderie flamande, les mandalas, les miniatures persanes et la composition psychédélique des années soixante-dix dialoguent avec des sculptures monumentales dont le volume et la surface émaillée, parfois polychrome, proposent des figures anthropomorphes, comme issues de la gestation d’une matière dégoulinante.
Deux œuvres singuli&egr
ve;res sont ainsi mises en dialogue : celle d’Augustin Lesage (1876-1954), ouvrier mineur dans le Pas-de-Calais devenu peintre à trente-cinq ans à la suite d’une révélation dans la galerie de la mine — peintre dont l’œuvre est habituellement rattachée à l’Art brut — et les sculptures et dessins d’Elmar Trenkwalder, artiste autrichien né en 1959, dont l’œuvre se situe dans ce qu’il est convenu d’appeler l’art contemporain.
La rencontre de ces deux œuvres pourtant éloignées à plus d’un titre — différentes par leur inscription dans les catégories artistiques, différentes par leur morphologie, séparées par plus d’un demi-siècle —, provient d’une initiative du fondateur de La Maison Rouge, Antoine de Galbert qui a vu chez les deux artistes, présents dans sa collection, un enjeu commun concernant le lien de la création artistique avec les forces occultes, pour le premier et la force de l'intuition, pour le second.
«Les Inspirés» (titre de l'exposition) présente ainsi sept sculptures monumentales d'Elmar Trenkwalder et quelques-uns de ses dessins en dialogue avec une trentaine de toiles et dessins d'Augustin Lesage, dont Trenkwalder connaissait l'œuvre et l'appréciait déjà depuis longtemps.
Augustin Lesage est une figure particulière du monde de l'art : mineur à Ferfay, dans le Nord, hors de tout circuit artistique, découvrant le spiritisme, il devient "peintre médiumnique" et, pendant un temps, guérisseur. C'est sous la dictée des esprits qu'il dit réaliser ses œuvres : «Jamais il ne m'est arrivé avant de peindre une toile, d'avoir une idée de ce qu'elle serait. Mes guides m'ont dit: ‘Ne cherche pas à savoir ce que tu fais’. Je m'abandonne à leur impulsion».
Il réalise sa première toile en 1912, d'un format monumental, et cette œuvre (absente de l'exposition, conservée au musée d'Art brut de Lausanne) contient déjà la plupart des schèmes qui seront développés par la suite. Il s'agit d'une toile abstraite — comme la plupart de ses peintures jusqu'aux années trente —, dont la composition est régie par un principe de symétrie centrale et d'étagements.
Des arabesques traitées avec une étonnante minutie engendrent des parcelles, des ornementations, des territoires, dans lesquels se développent comme des écritures, des signes et des graphismes et de cette globalité naît un espace complexe, parfois une figure en filigrane — un visage —, un espace saturé de détails, un espace nourri de multiples symboles.
Augustin Lesage prétend être guidé par les Esprits : celui de Marie, sa petite sœur morte à l'âge de trois ans, de Léonard de Vinci (vers 1925), d'un certain Marius de Tyane, d'un grand peintre hindou ou encore, d'un peintre égyptien dont il pense être la réincarnation.
Des figures apparaissent dans les compositions, à partir de 1927. Issues de l'iconographie populaire, de l'imagerie pieuse, des motifs bouddhiques ou égyptiens, l'éclectisme des références empruntées et leur traitement — elles paraissent parfois émanées d'un collage — produit un effet étrange, oscillant entre symbolisme et naïveté et, nous pourrions dire aujourd'hui, entre kitsch et post-modernité.
Le processus qu'utilise Augustin Lesage pour réaliser ses peintures ne varie pas : la toile est déroulée comme un kakemono et les motifs sont réalisés par étagement, de haut en bas, ce qui produit ces compositions par registres. C'est dans la pièce principale de sa modeste maison de mineur qu'il utilise comme atelier, qu'il réalise ses peintures.
Lorsqu'il vend ses œuvres — préférant les offrir à des défenseurs de la cause spirite —, il fixe le prix en fonction du coût des matériaux et du temps passé, au tarif horaire des mineurs. C'est à partir de sa rencontre avec Jean Meyer, directeur de la revue
Spirite et fondateur de l'Institut Métapsychique International, en 1921, qui deviendra son mécène, qu'Augustin Lesage abandonnera la mine pour se consacrer entièrement à la peinture.
C'est ainsi qu'il jouira d'une certaine notoriété, exposant dans différents salons à partir de 1926 et à partir de 1936, au Maroc, en Algérie, en Égypte et dans plusieurs pays voisins de la France. En 1933, André Breton reproduit une de ses peintures dans
Minotaure, n° 3-4, accompagnée d'un texte intitulé: «Message automatique». Les surréalistes sont en effet fascinés par la création médiumnique et le rapport que