Par Muriel Denet
Cinquante années d’expérimentations farouches, qui n’ont guère ménagé le papier, se déploient avec un réel bonheur sur les cimaises du cabinet d’art graphique du Centre Pompidou. La pointe, tour à tour acérée, grasse ou onctueuse, de Cy Twombly n’a rien épargné au support traditionnel du dessin. Papier à grain, papier à lettres, papier journal, page d’écolier, pa
ier millimétré, papier calque, ou carton, taché, griffé, éraflé, sali, encroûté de durillons, blancs ou colorés, ou, au contraire, épaissi de mollesses douteuses, il est aussi coupé, plié, déchiré, agrafé, collé. Quant au geste, il est d’abord scriptural, et d’une énergie débridée.
C’est l’aventure du trait libre et incontrôlé, qui découvre des paysages foisonnants. Broussailles de boucles, entremêlements de paraphes impétueux, horizons herbeux que le vent agite. Début des années soixante, le tracé se disloque en fragments libres, emportés par un souffle sur la surface. Il va et vient entre figures anguleuses, courbes organiques, et biffures rageuses, qui ont l’arbitraire de l’écriture, détachées de toute représentation, et semblent ne répondre qu’à une projection de soi. Ce qui serait conforme au programme de l’expressionnisme abstrait, auquel sa génération et ses origines américaines rattachent Cy Twombly. Mais, çà et là, fleurissent des motifs, au combien identifiables. Organes génitaux en chaleur, pénis poilus, vulves carnassières, ou tétons dégouttants, le graphisme est aussi explicite et sommaire que celui des graffitis de pissotière.
Au milieu des années soixante-dix, un pictogramme élémentaire, contour fermé, courbe et pointu, fait son apparition. Un œil, ou une feuille de ficus, qui reste vide, comme une béance aveugle, ou dégorge de pastel rouge. Testicules asséchés, vulves à vif, ou simplement gouttes d’une averse printanière, elles se multiplient, se recouvrent, s’assourdissent, s’effacent.
Et partout, ou presque, des mots, qui trouent la surface. Ils citent, nomment, embrassent plusieurs registres à la fois. L’écriture est brouillonne, et souvent illisible, comme un soliloque public, et inaudible. C’est qu’il n’y a ici ni représentation, ni énonciation, mais bouillonnement, qui remonterait en surface dans le sillage d’une plongée introspective. Gribouillis, ratures, raclures, taches, ébauches phalliques, sont autant de métaphores des tâtonnements et de la fougue des origines, de l’homme et de l’art. Enfance, et marquage de territoire. Que reste-t-il de cette énergie vitale après l’histoire de l’art ?
Des noms de maîtres modernistes affleurent (Tatline, Malevitch). L’empire de l’inconscient surréaliste est manifestement à l’œuvre dans ces épanchements griffonnés, mais aussi l’avilissement subversif de l’art façon dada, dans les salissures de toutes sortes, les collages hybrides, l’amalgame de détritus. Le renouvellement radical de l’iconographie de la mythologie antique participe aussi de cette quête. Pas d’attributs virils à Apollon, ni de courbes sensuelles à Vénus, mais leurs noms en capitales, repassés avec insistance, vibrant sur la surface, et tout ce qui remonte avec eux : héros, fleurs, fruits, bêtes. Juste nommés et listés, en vrac. Pas de cornes ni de bouc au dieu Pan. Mais deux feuilles de bettes entrecroisées, arrachées d’un quelconque traité de botanique. Nervures puissantes, et couleurs sataniques, rouge vineux, vert bouteille et or. Que le pastel gras frotté brouille en une panique scatologique.
Tentatives de mise en ordre, certaines œuvres des années soixante-dix évoquent le calcul raisonné : indications de construction, côtes chiffrées, échantillons de tonalités, grises et sourdes. Puis, début des années quatre-vingt, c’est l’explosion de couleurs, en bouquets splendides, de fleurs ou de flammes. Mais ça dégouline, la liquéfaction putride s’avance dans l’acmé de la floraison.
Si les œuvres sont miroirs d’un paysage intérieur, l’expressionnisme de l’artiste, qui a choisi Rome comme port d’attache, est empreint d’une singulière conscience du monde et de l’histoire. Les noms de lieux, les dates, les coups de tampons attestent d’une volonté d’ancrer le réel dans l’art, quand il s’agit aussi de marquer un territoire imaginaire dans l’épaisseur de son histoire. L’œuvre graphique, sans concession, de Twombly, c’est d’abord cette formidable énergie de réinvention, par éclatement tous azimuts, du geste originel de Dibutade, fille d’un modeste potier de Corinthe, l’antique.
Œuvre(s)Cy Twombly
—
Sans titre, 1953. Monotype à la peinture sur papier. 48 x 64 cm.
—
Sans titre, 1953. Monotype à la peinture sur papier. 48 x