Par Muriel Denet
Comme pour faire bonne mesure, après deux expositions très médiatisées consacrées à des artistes photographes au faîte de leur renommée (Nan Goldin puis Andreas Gursky), la peinture effectue un retour démonstratif à la galerie sud du centre Pompidou. Le principe de l’accrochage est sans surprise: la succession de micro-monographies est ouverte par un quintette de figures historiques, précurseurs supposés, su
vi d’une douzaine de peintres, à peine quadragénaires, sensés s’inscrire, peu ou prou, dans leur filiation. Mais le propos théorique qui a présidé à leur sélection ne semble se nourrir que d’apparence.
Certes, les peintures de Sigmar Polke, Alex Katz, Martin Kippenberger, et du Picabia des années de guerre, sont toutes figuratives. Toutes se confrontent à un réel déjà médiatisé par d’autres images : photographie, cinéma, médias, publicité. Et toute cette peinture contaminée porte les stigmates des stéréotypes de la culture médiatique. Mais ne voir que des nus érotiques, un peu kitsch, dans les tableaux de Picabia, serait oublié l’ironie mordante de l’artiste. On sait qu’ils ont été conçus à partir de photos trouvées dans la presse de charme de l’époque, que Picabia a nettoyé de détails superflus, recombiné, et colorisé, dans une facture un peu guindée, qui insiste sur les contours et les effets de chairs, mais qui respecte scrupuleusement poses et lumières suggestives. A l’évidence, l’œuvre se situe tout autant dans ce processus, que dans les images peintes qui en résultent, et dont la mièvrerie, teintée de vulgarité, est une réponse grinçante à l’opprobre qui plane alors sur l’art abstrait, taxé de dégénérescence.
On aurait pu s’attendre ici à l’actualisation de cette question, celle de savoir ce que peut encore la peinture figurative, et comment elle fait œuvre aujourd’hui ? Attente confortée par le titre même de l’exposition,
Cher Peintre, emprunté à une série éponyme de tableaux de Kippenberger. L’artiste, qui en avait délégué l’exécution à des peintres d’affiches de cinéma, signifiait ainsi, qu’après l’art conceptuel, ni le métier, ni le geste, n’étaient plus au centre de l’œuvre, même peinte.
Mais, le face à face improbable des pin up angéliques de Polke avec les figures raides et grises de Bernard Buffet, dans la seconde salle, brouille la donne. Le maniérisme froid et répétitif de ce peintre prolifique jusqu’ici ignoré des institutions est-il convoqué en vue d’une réévaluation, ou, comme le suggère John Currin dans le catalogue, pour être élevé au rang, enviable à ses yeux, de parangon de l’artistiquement incorrect ? C’est cette posture, un peu vaine, qui semble avoir été privilégiée.
De John Currin, qui superpose sur une même toile les genres et les styles les plus éculés, pour des sujets d’un mauvais goût accompli (tels que des portraits de quinquagénaires béates et débordantes d’une candeur offerte) à Peter Doigt, dont les paysages, et les scènes de genre, tout droit sortis des albums de vacances, dégoulinent de tous les effets de matière prisés par les peintres du dimanche, l’exposition semble dérouler toutes les modalités disponibles pour accorder le recyclage (par appropriation, citation, vampirisation) des images, de toute provenance, avec celui de l’histoire de la peinture et de l’illustration.
Les styles ainsi réifiés en maniérisme opportuniste n’ont plus vocation à l’expression, non plus qu’ils ne semblent répondre à aucun projet autre que celui de surfer sur la vague du contre-courant. Cette accumulation éclectique, de kitsch, de faux-semblant, et de dérision, s’exténue d’elle-même. Les enjeux semblent bien minces, comparés au déploiement de tant d’effets et d’efforts.
Quelques artistes tirent cependant leur épingle d’un jeu rendu difficile par la portion congrue impartie à chacun. A rebrousse-poil de la tendance ambiante, Carole Benzaken prend le parti déclaré du décoratif, et est la seule à oublier la forme tableau. Une frise continue de petits panoramiques vivement colorés se dévide tout autour d’une salle : tranches peintes d’images découpées dans des photos trouvées, ou prises, ce qui revient au même. Quelques-unes sont les motifs d’une mosaïque de céramiques aux couleurs saturées, posée au sol.
Les toiles monumentales de Neo Rauch évoquent des nasses qui remonteraient à la surface les scories d’un passé naufragé : objets, effigies, thèmes, graphisme, couleurs acides et ternes, rescapés des années cinquante, et de l’autre côté du Mur. Dans des imbroglios visuels invraisemblables, qui évoquent la BD d’aventure ou de science-fiction, elles nous content, à