Katrin Gattinger. Que présentez-vous au salon
Jeune Création 2003, à la Grande Halle de la Villette ?
Armand Lestard. Je montre trois pièces d’un ensemble intitulé
Maison-Mère, notamment une vidéo, une sculpture-machine et un dessin.
La vidéo
Maison-Mère est une sorte dinventaire avant liquidation: une dernière visite de la maison de mes grands-parents avant quelle ne soit vendue. Jai chaussé les mules de grand-père et j
i ouvert tous les tiroirs, la caméra vidéo en main, à la recherche de je ne sais quoi.
La sculpture-machine est la pièce la plus conséquente dans cet ensemble: une poutrelle en acier de 3,40 m de long suspendue à 1,30 m du sol autour de laquelle circulent, sur une grande chaîne, une vingtaine de petites maisons en résine, ainsi que deux néons formant les mots « son » et « i am ». Au moment où ces néons se croisent la machine sarrête de tourner. Les lettres en néon reconstituent alors le mot « maison » ou son palindrome « i am son », cela dépend de quel côté de la sculpture-machine on se trouve.
La troisième pièce est un grand dessin au fusain intitulé
We Are Happy Family. Il a été fait daprès une image de la vidéo
Maison-Mère, représentant la buanderie.
J’ai réalisé cet ensemble à la suite du décès de mes grands-parents en 1999. Sur une vieille carte postale représentant leur quartier à Gorcy, en Lorraine, on voit cette rue des rosiers avec leur maison parmi d’autres petites maisons, exactement identiques. Ce sont des maisons ouvrières. Toutes ces petites maisons enfilées à la chaîne, cest ce que représente la sculpture. Une grosse chaîne. Une usine.
En passant un week-end seul là-bas, j’ai été étonné de retrouver tous les objets, les bibelots et les ustensiles de cuisine, exactement à la place où je les imaginais. Je les ai filmés. Entre les maisons ouvrières identiques et la particularité de cette maison, se passait quelque chose qu’il fallait saisir.
K. G. Les titres
Maison-Mère et
We Are Happy Family, linscription « Maison » se transformant en « i am son », ainsi que lutilisation de la maison de vos grands-parents : tout cela indique que la maison est un point nodal de votre histoire familiale…
A. L. Le titre
Maison-Mère est une allusion à lindustrie; plus précisément au siège social. Je trouve que le parallèle est intéressant par rapport à un contexte social, aux classes sociales qui nous définissent. Les « working class heroes ». Quant à « i am son », en français « je suis fils de… », cela reste une interrogation.
Cette maison ressemble aux vingt-sept autres maisons de la rue des Rosiers, et certainement à d’autres en France. Elle est emblématique des années 1950-1960 : laprès-guerre, « lâge dor des Trente glorieuses », le point culminant dune société qui croit encore au progrès industriel, à lascenseur social et à tout l’ idéalisme qui s’effondrera au début des années 1970. Il ne faut pas oublier la dégringolade, la gueule de bois, les fermetures dusines à Longwy en 1979. Les grandes grèves de mineurs en Angleterre de lépoque Thatcher. Le rêve de laccès à la propriété.
Maison-Mère est un clin d’œil à la dialectique tout imagée du langage capitaliste. La maison comme mère, comme la matrice: la maison comme le moule familial. Et plus précisément ici la maison qui symbolise un contexte social, qui prédéfinit le fils.
We Are Happy Family est une chanson sarcastique à propos dune famille dont le père soigne ses enfants à coups de batte de base-ball, symbole de la culture populaire des banlieues américaines, qui elle aussi rêve de petites maisons avec jardin. Les Ramones sont apparus à la fin des années 1970, en pleine déflagration Punk. Période charnière sil en est. Jai baigné dans cette sub-culture pop. Cette maison en était le reflet. Voir mes oncles avec leurs costumes à la Zappa. Leurs rêves dAlpines. Les affiches des Beatles, des Who, de Black Sabbath, de Roxy Music.
K. G.Dans le milieu ouvrier, lusine (dans laquelle travaillent souvent plusieurs membres dune même famille) apparaît comme un « chez soi ». Quel est le lien entre la maison ouvrière et lusine, la deuxième étant à lorigine de la première ?
A. L.Effectivement, dans cet environnement, lusine est au cœur de la vie sociale. La mono-industrie fait en sorte que tout le tissu économique, politique, familial, sportif et culturel soit constitué autour de l’usine. Celle-ci fabrique des moules dans lesquels devront se loger ses ouvriers. Mais si on y regarde de plus près, ces maisons ont chacune une identité. On sy sent bien. Chacun sest approprié son espace.
Dans la vidéo, on peut voir défiler un chapelet de maisons toutes différentes : certaines sont pleines de couleurs et présentent des nains en plâtre, mais aussi des excroissances post-carolingiennes. Un voisin sest même fait une boîte aux lettres en béton qui est une réplique de sa maison. Quelle fierté!
K. G. Une maison-mère est le siège principal dune compagnie ayant plusieurs
filiales. La filiation existe donc dans le langage économique. Considérez-vous cette référence à la famille, qui nest pas uniquement nominative, comme une stratégie pour impliquer davantage les employés ?
A. L.Je ne suis pas sociologue, mais je me suis un peu intéressé à la façon dont procédait le capitalisme pour subordonner la main-d’oeuvre à son intérêt.
Cest une image dÉpinal, mais cela pouvait encore se percevoir jusquà la fin des années 1970 : la maison est en face de lusine et derrière on trouve le cimetière. Dans une même famille, tout le monde travaillait pour le même employeur; le maître de forge. Larchitecture,