Par Muriel Denet
Le style est identifiable entre tous. Couvertures de magazines, pochettes de disques, livres, ont largement popularisé des œuvres, dont les thèmes, développés en séries, les ingrédients, kitsch et clinquants à souhait, la manière, qui mélange photographie et peinture, n’ont guère changé depuis trente ans.
Le florilège, présenté au Jeu de Paume, de quelque 140 tableaux su
les 700 environ que compte la production de Pierre et Gilles, permet de ressaisir la diversité des séries sur lesquelles travaillent les deux comparses, au fil de leurs rencontres et de leurs trouvailles, sans plan prémédité, mais au plus près de leurs goûts, de leur vie, et de l’univers esthétique qu’ils se sont forgés au fil des ans.
Emblématique de la culture gay qui émerge dans les années 80, l’œuvre est peuplée de stars fétiches, de la chanson et du rock (Dalida, Mireille Matthieu, Sylvie Vartan, Madonna, Marilyn Manson, Nina Hagen, etc.), et de corps, principalement masculins, aux plastiques certes diverses, du colosse modelé au body-building à l’éphèbe malingre, mais toujours, chacune dans leur genre, aussi parfaite que le monde rêvé de Pierre et Gilles.
On le sait : Pierre photographie, et Gilles peint. Depuis peu les clichés sont numérisés et retouchés, puis imprimés sur toile. La technologie numérique permet paradoxalement aux artistes de s’approcher plus encore de cette tradition picturale, à laquelle l’œuvre est si fortement attachée. Car si les images sont largement diffusées, et multipliées, les pièces d’origine, elles, sont toujours uniques. Et le portrait, genre on ne peut plus convenu, en est le médium privilégié.
La composition s’organise immuablement autour du modèle, ou plus rarement du couple ou du groupe, placé au centre de la scène, sur laquelle il se transfigure en héros unique d’une pièce, tirée de répertoires éclectiques : mythologie, histoire sainte, cinéma de série B, roman populaire, people, porno, etc. Ou, tout cela à la fois, savoureusement mélangé.
Les modèles, célébrités ou inconnus, n’y font qu’endosser un rôle (le leur ou un autre) : le travail des artistes étant de faire coïncider, très précisément, ce corps offert et travesti, avec la vision idéalisée, c’est-à-dire érotisée et hyper-conformiste, qu’ils en ont.
Dans un décorum de carton-pâte, profus jusqu’à la surcharge, de surcroît serti dans des cadres offrant une infinie variété de kitsch outranciers, les expressions sont étrangement retenues, une vague mélancolie affleure dans les regards, les poses sont éthérées. Comme si le sujet était vampirisé, vidé de sa substance, répandue dans le débordement des fioritures dégoulinantes de joliesse et de bons sentiments.
Ce style doit évidemment beaucoup à la grande tradition des retouches enjolivantes en vigueur dans les studios photographiques des pays d’Orient, en particulier l’Inde, où le couple a souvent voyagé. Dans le plus grand style bollywoodien, l’exubérance des fleurs, le clinquant des paillettes et l’éternelle jeunesse, évidemment belle, font office de glacis à l’empilement des stéréotypes et des références iconographiques : peinture sulpicienne, chromo, fanzine, pop art, mode, canons gays, porno soft, etc.,
Mais, ce monde lisse, sans aspérité ni accroc, est trop parfait pour être univoque. Fondées sur l’hybridation des époques et des registres, du vrai et du faux, de la photographie et de la peinture, de la séduction et de l’outrance, de larmes en plastique et d’appareils génitaux de mâles bien montés, elles frisent parfois un franc mauvais goût.
La Mort d’Abel, qui offre trois points de vue sur le corps dénudé du jeune homme sacrifié, comme une réplique littérale de l’œuvre sculptée d’un artiste oublié du XIXe siècle, Vincent Feugère des Forts, est à cet égard édifiante. Couché dans un mini-jardin factice à la française, cerné d’animaux de plâtre disneylandiens, enserré dans un cadre à chapiteau façon XIXe, aux angles légèrement arrondis comme un écran cathodique, et pailleté de strass doré, le héros biblique se meurt en un triptyque qui atteint le record absolu d’un kitsch qui vampirise le sens, encore mieux qu’il ne le brouille.
Au terme de ces galeries, profanes et sacrées, frivoles et pieuses, où l’on croise entre autres curiosités, un
Saint-Antoine — Christian Boltanski, ou un
Capitaine Nemo — François Pinault, une salle recueille des images qui sont, ou se veulent être, en prises avec l’Histoire, ou l’actualité sociale et politique.
Si l’irrévérence au drapeau tricolore, symbolisé par trois footballeurs dans le plus simple appareil,