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NOMADE
Sylvie Denet
Sylvie Denet plante sa tente

Artiste nomade, Sylvie Denet plante sa tente, de temps à autre. Un article dans cette rubrique de paris-art s’imposait donc. Une halte à MAC2005 en fournit l’occasion. Mais comme l’auteure de ces lignes est sœur de l’artiste, cela devient aussi une histoire de famille. Une de plus, on va le voir. Lui proposant un dialogue, que nous aurions retranscrit, et qui nous aurait permis d’échanger (pour la première fois) sur son travail, je m’entends rétorquer par l’intéressée : «Je ne répondrai que par oui ou non». Autant régler l’affaire (de famille) sans cet artifice.


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Sylvie-Denet-<i>Sans-titre-(Trio-au-chien)<-i>-2000-Acrylique-sur-photographie-couleur-12-8-x-18-8-cm-©-Sylvie-Denet

Sylvie-Denet-<i>Sans-titre-(Sur-la-plage)<-i>-2002-Acrylique-sur-photographie-couleur-12-x-18-cm-©-Sylvie-Denet

Sylvie-Denet-<i>Sans-titre-(Sous-l-auvent)<-i>-2000-Acrylique-sur-photographie-couleur-12-8-x-18-8-cm-©-Sylvie-Denet

Sylvie-Denet-<i>Sans-titre-(Arbres)<-i>-2004-Acrylique-sur-quatre-photographies-couleur-30-x-42-cm-©-Sylvie-Denet

Sylvie-Denet-<i>Sans-titre-(Petanque)<-i>-2004-Acrylique-sur-deux-photographies-couleur-contrecolle-sur-aluminium-boite-americaine-100-x-75-cm-©-Sylvie-Denet

Sylvie-Denet-<i>Sans-titre-(A-la-terrasse)<-i>-2000-Acrylique-sur-photographie-couleur-12-8-x-18-8-cm-©-Sylvie-Denet

  
Par Muriel Denet

Sylvie Denet plante donc sa tente à MAC2005. Pourquoi? Il faut bien un lieu de temps en temps, répondrait-elle (peut-être). Et puis parce que le camping est une tradition on ne peut plus familiale. Cela a même été la grande aventure de notre enfance. Dès la sortie des classes jusque la rentrée de septembre, chaque année, nous passions l’été dans les pins, entre ciel et océan, les pieds dans le sable brûlant, une fragile toile tendue au-dessus de nos têtes.

Sol
il, mer, sable, les pièces exposées à MAC2005 en regorgent, tout droit venus des archives familiales. Notamment de ces boîtes jaunes qui contenaient les diapositives Kodachrome de notre grand-père, accumulées au cours des années soixante. Notre père perpétuera cette tradition, quasi universelle, d’enregistrement de la saga familiale, en super8. On le sait, cela consiste le plus souvent à ne retenir, dans les pigments colorés des films argentiques, que les moments de vacances, gagnés ou volés, sur le travail, les tâches ménagères, les contraintes et obligations de toutes sortes. Moments à quoi ne saurait se réduire la vie, et qui font parfois office de paravent ou de cache-misère. Dans une courte séquence, à la fin d’un film, quand les ronds blancs qui annoncent le bout de la bobine commencent à danser et à manger l’image, nous avançons tous les quatre (maman, papa, Sylvie et moi) vers la caméra, à nos côtés un homme jeune, maillot jaune et lunettes d’écaille. Devant, une petite fille, sensiblement de notre âge, court après des pigeons. C’est l’été. Nous nous promenons sur la Cannebière. Mais à chaque projection, une voix dans la pénombre rappelait que l’année suivante Jeannot, le cousin de Marseille, l’homme au maillot jaune, mourrait d’un cancer, «Pauvre Jeannot». Personne ne filme les enterrements. Personne, sauf Sylvie, qui suivit caméra super8 au poing, celui de notre grand-mère, par ailleurs héroïne bien malgré elle de nombre de ses tableaux. Voilà le décor planté, lui aussi.

Les vacances donc, les congés payés, pour lesquels selon la légende familiale, Frédo, notre grand-père, défilait en 36, son fils aîné (notre père) juché sur les épaules, le poing levé, comme les grands (et comme sur les photos de Willy Ronis). D’abord à bicyclette, la tente dans une carriole, jusqu’aux bords de Loire, et en noir et blanc. Puis plus loin, avec la première auto, jusqu’à la mer, et en couleur. Tente familiale, auvent, parasols, plage, serviettes de bain, l’été, les sous-bois poignardés de lumière, les pique-niques, les parties de pétanque, les baignades, les apéros sur les nappes à carreaux, et les petits-déjeuners sous les arbres. Tout y est, là, dans les tableaux de Sylvie.

Tout, mais au prix de sacrifices immenses, généreux, débordants même. Recourant à cette pratique picturale ancestrale, Sylvie, irrespectueuse du réalisme nostalgique de la photographie, le recouvre, sans scrupule, d’acrylique corrompu, plus badigeonné que ripoliné, avec ratés et coulures. Ce faisant, ne sauvegardant que ça et là des fragments - mains, bras, jambes, chevelures, bouteilles de rouge ou de lait, petit chien, toiles cirées et couvertures écossaises, transistor jaune et têtes ébouriffées de palmier, nuages bleus ou champ de coquelicots, comme autant de points de fuite dans la pâte picturale - le sacrifice est à l’œuvre. Il hiérarchise, gomme, accentue, renforce ou renverse. En un mot, il reconfigure totalement l’image. Ces photos de vacances, conformes aux stéréotypes du genre – avec ses poses, sa théâtralité, l’ineffable soleil et le grand air -, qui, finalement, comme Christian Boltanski le constatait avec son Album de la famille D., «nous apprennent plus sur le rituel collectif 1» de la photo de famille que sur une quelconque famille, réclament pour accéder à une visibilité singulière un maquillage outrancier.

Du coup, et c’est là le paradoxe, la peinture découvre plus qu’elle ne recouvre. Elle déshabille d’abord, met à nu au sens littéral du terme. Trois femmes couchées dans l’herbe, parmi de grosses fleurs rouges, venus de chez Matisse, sont une synthèse de l’histoire du nu pictural : des mythologies du XVIIe siècle à Courbet, Manet, ou Picasso. La peinture se fait chair, rose et plâtreuse, et confère à des corps devenus lourds et lascifs, une opulence et une incongruité désarticulée imprévues. Ces tableaux ont des airs de famille, plus ou moins candides, plus ou moins drôles ou tragiques, avec tous les déjeuners de canotiers, sur l’herbe ou non, et toutes les baigneuses, ou belles endormies, de l’histoire de la peinture. Comme si Sylvie restaurait «ces images préexistantes et culturellement imposées, dont les modèles se retrouvent dans la peinture de la fin du XIXe siècle2» qui hantent la photographie amateur. Ces photographies, devenues matrices de ses tableaux, informent à leur tour la peinture de la part d’oisiveté conquise par la classe ouvrière pendant les trente glorieuses, de ses rêves de bonheur et de son musée imaginaire.

Un monde désormais disparu, emporté par le temps, englouti par les convulsions du monde. Les vacances ensoleillées et éternelles grimacent. Les sourires du bonheur ou de rigueur se sont mués en rictus grinçants. Les visages, faces aveugles, se carrent dans des mutismes qui les absentent du monde. La mort rôde sous les parasols, et les toiles de tente embrasées. Sous un ciel menaçant, l’enfant est écartelé entre les adultes, cernés par l’eau, trop sombre ou trop froide. La peinture reconfigure les vestiges d’un paradis perdu, qui ne fut peut-être pas si paradisiaque que la nostalgie veut bien le dire. Comme dans toutes les familles, et toutes leurs histoires.

Mais rien n’est jamais vraiment noir avec Sylvie. Des taches de lumière, des surfaces flamboyantes, des fleurs rouge sang allument les opacités sombres ou rabattues. Les poses sont parfois cocasses, maladroites ou naïves. Et il reste la mer, et les vacances. La peinture de Sylvie Denet est

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