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INTERVIEW
Marine Joatton

Après les sculptures des Bêtes, des dessins de choses indéfinies, entre l’animal, l’insecte, la main. Des choses fragiles opposées à des choses très noires, sortes de « cauchemars rose bonbon ».


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Marine-Joatton-<i>Sans-titre<-i>-(detail)-2004-Technique-mixte-sur-papier-250-cm-x-31-5-cm-©-Marine-Joatton

Marine-Joatton-<i>Sans-titre<-i>-(detail)-2004-Technique-mixte-sur-papier-250-cm-x-31-5-cm-©-Marine-Joatton

Marine-Joatton-<i>Sans-titre<-i>-2003-Crayon-et-feutre-sur-papier-30-cm-x-28-5-cm-©-Marine-Joatton

Marine-Joatton-<i>Le-Doryphore-et-les-mains-siamoises<-i>-(detail)-2000-Crayon-et-encre-sur-papier-30-cm-x-28-5-cm-©-Marine-Joatton

Marine-Joatton-<i>Sans-titre<-i>-2000-Crayon-encre-et-feutre-sur-papier-30-cm-x-28-5-cm-©-Marine-Joatton

Marine-Joatton-<i>Sans-titre<-i>-2003-Bronze-7-5-cm-x-2-5-cm-x-5-cm-©-Marine-Joatton

Marine-Joatton-<i>Sans-titre<-I>-(serie-des-<i>Betes<-I>)-2000-Racines-terre-et-fil-10-cm-x-3-cm-x-5-5-cm-©-Marine-Joatton

Marine-Joatton-<i>Le-Mouton-qui-fait-sa-laine<-i>-2002-Ficelle-colle-plastique-et-acrylique-©-Marine-Joatton

  
Interview
Par Henri Bordes

Henri Bordes. On regarde tes dessins et on voit d’abord cette rage de gribouiller obscurément comme on jette un sort, ces feuilles grattées, griffées, fouillées. C’est un travail minutieux et obsessionnel, un concentré de mauvaises humeurs, au sens de sécrétions animales, mais pas seulement. Après les sculptures des Bêtes, comment es-tu arrivée à ces dessins ?
Marine Joatton. J’ai commencé par la fabrication des Bêtes à par
ir de matériaux organiques récoltés et c’était un travail assez long et de tâtonnement. Puis je les ai dessinées et ça a donné les portraits Etat des bêtes, et maintenant les choses surgissent directement sur la feuille. À l’origine des dessins il y a un besoin d’immédiateté, l’exaspération d’avoir des choses en soi et de les faire sortir, c’est une manière de décharger l’imaginaire, de s’en défaire, et c’est venu assez naturellement.Les sculptures ça me paraît plus évident, ce sont des choses limitées dans l’espace et l’intérêt que tu y mets, tu peux en faire le tour, alors que les dessins ça résiste. Les « bronzes » par exemple, on reconnaît tout de suite, c’est une image fixée : le chien qui part dans deux sens contraires ou celui à tête de canard, ça forme comme un couple dans une même bête, ce sont des signes finalement assez simples, presque de la signalétique. C’est une chose facile à comprendre, il n’y a pas tellement de complexité alors que les dessins c’est plus confus, ça ne se laisse pas deviner tout de suite, ça passe par autre chose qui n’est plus de la figuration mais pas de l’abstraction non plus, ce sont des choses intérieures.

Il y a dans tes dessins des choses indéfinies, entre l’animal, l’insecte, la main, c’est difficile à reconnaître, des choses fragiles opposées à des choses très noires mais pas étouffantes, que j’appelle des « cauchemars rose bonbon » parce que tu les regardes avec bienveillance.
Beaucoup de gens me demandent pourquoi les bêtes. Pour expliquer le recours à des mamelles, des poils, des morceaux de bêtes, des bouts de membres, des dents, des yeux. ça revient comme un vocabulaire, et il y a dans les formes animales mais aussi végétales un potentiel de transformation, plastiquement, que je n’aurais pas si je ne prenais que l’homme. Ce sont des occupants, pas seulement sur le papier, mais des créatures ressenties : quand je dessine, je suis dans les images intérieures.Celui avec le monstre griffu couvert de poils dont on ne distingue que la tête, au départ ce n’est qu’une tache et il y a cette petite forme orangée qui vient contredire la violence des griffures, et perturber ces images trop noires. Cette opposition, ça se traduit aussi par les matériaux, les formes. Les morceaux, c’est comme des signes, le reste tu l’imagines, ça peut être très discret.
Dans les Dessins génération spontanée il y a toujours un ou deux personnages, il se passe quelque chose, ce sont des évènements, autant dans ce qui est représenté que dans la tache, le processus. Comme les photos des chiens qui sont deux et dans l’incertitude de leur mouvement ne forment plus qu’un seul corps, une boule, on ne sait pas si c’est un jeu ou quelque chose de plus cruel, de la dévoration. Ce mouvement, c’est par exemple le tourbillon de l’encre des Œilletons, une mini-tornade de feuilles qui tournent en rond, un évènement de l’ordre de ce qui peut se passer dans un terrier, des choses comme ça.

Mais on ne sait pas ce qui se passe dans un terrier, on imagine seulement, ça passe par l’imagination et c’est ça qui est inquiétant. Les monstres font bien plus peur quand ils sont cachés, dès qu’on les voit, ça peut être dégoûtant, mais on n’a plus peur. Tu mets plus de choses dans les grands dessins en couleur, mais on ne reconnaît plus ces personnages, tu les maltraites en les recouvrant, on a l’impression de paysages moins habités que grouillants.
Dans les grands dessins ça s’étale alors que les Dessins génération spontanée ce sont des individus, c’est plus resserré. Maintenant ça prolifère sur une même feuille, il y a de l’espace, une colonisation du territoire.

Quand on se rapproche on découvre plein de choses, parce que c’est dessiné très petit, minutieux, c’est des pattes de mouche. Il faut les voir de près, détailler et se promener. Ça paraît à la fois très bordélique et très organisé, avec des superpositions, des choses fluides, des enchaînements, et des choses contradictoires.
C’est une sorte d’écriture, le besoin de relier ces éléments, il y a des formes évocatrices d’autres choses, un fourmillement, quelque chose de vivant. C’est la vie à ras du sol, la vie presque souterraine, grouillante et pourrissante, comme ces mares ou ces flaques à marée basse. Pour moi le dessin c’est quelque chose que tu écoutes, ça demande une acuité visuelle, une oreille, il faut donner de l’attention aux choses, ce n’est pas un sushi ou une saucisse d’apéritif, ça ne se laisse pas saisir immédiatement.

II y a le temps du faire et aussi le temps nécessaire pour rentrer dedans.
Les Dessins génération spontanée au début étaient numérotés et datés parce que ça se fait dans ce rythme, plusieurs dans la journée, une sorte de halètement, une concentration de bête hallucinée. Pour les grands dessins, ça s’étale aussi dans la durée, plusieurs semaines, je change pas de feuille à chaque dessin, j’y reviens, je les reprends : c’est une manière de ne plus être dans le sablier mais de prendre tout le sable de la plage. Au début c’est de l’automatisme, ensuite intervient un regard plastique. Mais ce n’est pas quelque chose de répétitif, sinon je serais dans un processus artisanal.

Ou dans la performance. Le côté mécanique c’est un moyen d’arriver à cette forme que tu veux obtenir, c’est le résultat qui compte pour toi, l’idée de répétition comme concept ne t’intéresse pas. Quand décides-tu que c’est

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