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INTERVIEW
Emmanuel Perrotin

A moins de 40 ans, le galeriste le plus en vue de sa génération parle de ses succès mais aussi de ses craintes...


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Mariko-Mori-<i>Connected-World<-i>-2003-Video-Courtesy-galerie-Emmanuel-Perrotin-Paris-©-paris-artcom

Guy-Limone-<i>Je-compte-sur-vous<-I>-2002-2003-Installation-Ligne-de-2146-figurines-jaunes-Long-11-m-;-ligne-de-figurines-roses-long-evolutive-Courtesy-galerie-Emmanuel-Perrotin-Paris-©-paris-artcom

Bernard-Frize-<i>Usine<-i>-2005-Acrylique-et-resine-sur-toile-150-x-150-cm-Courtesy-galerie-Emmanuel-Perrotin-Paris

Patrick-Tosani-<i>Regard-II<-i>-2001-Photo-couleur-C-print-bois-123-x-154-cm-Courtesy-galerie-Emmanuel-Perrotin-Paris

Tony-Matelli-Fucked-2005-Polyester-mousse-peinture-55-x-21-x-20-cm-Courtesy-galerie-Emmanuel-Perrotin-Paris

Giuseppe-Gabellone-<i>I-Giapponesi<-i>-2003-Mousse-de-polyurethane-rigide-235-x-100-x-62-cm-Courtesy-galerie-Emmanuel-Perrotin-Paris

  
Interview
Par Pierre-Évariste Douaire

Es-tu conscient du chemin que tu as parcouru en dix ans ?
Oui, je vois bien l’évolution, cela fait quinze ans que j’ai ouvert ma première galerie. Pendant quatre ans, j’ai été assistant — de dix-sept à vingt-et-un ans — puis je me suis lancé dans cette aventure. Maintenant, il y a beaucoup plus de personnes qui me disent bonjour. Je vois très bien cette évolution à la Biennale de Venise ; mieux qu’ailleurs les personnalités se révèlen
et tous les deux ans je peux constater le chemin parcouru. Mais si j’ai avancé, je sais très bien — et même mieux que personne — qu’il me reste encore beaucoup à faire et beaucoup à prouver. Mon ancien patron me disait qu’il était assez facile de monter sur une vague mais qu’il était plus difficile d’y rester. Pour l’instant, je touche du bois, la galerie fonctionne bien, mais c’est dû à une important travail. Il faut être conscient que cet équilibre peut être remis en question à tout moment.

Quel est le rôle de ta galerie ?
C’est un lieu qui peut être puissant et qui, de toute façon, est au service des artistes. Elle est là, avant tout, pour les aider à réaliser leurs projets.

En ce moment, elle est là pour servir les intérêts des artistes ?
Tout à fait. En France, on aime les galeries qui ont du mal à survivre. Cet héroïsme est salué. Pour notre part, nous avons une galerie qui marche bien et qui — contrairement à d’autres confrères — paie ses artistes. Grâce à l’argent que nous gagnons, ils peuvent vivre et se consacrer à leur art. Nous ne vivons pas des subventions. Nous ne sommes pas une institution mais cela ne nous empêche pas d’avoir une responsabilité avec les artistes, bien au contraire. Il faut que notre situation financière et économique soit saine pour que les artistes puissent en profiter et monter des projets de plus en plus ambitieux. Nous sommes là pour leur emboîter le pas et les soutenir dans leurs productions. L’enjeu est majeur puisqu’il s’agit de la survie ou non des artistes.

Le revers de la réussite, ce sont les reproches qu’elle traîne dans son sillage ?
Non, encore une fois tout va bien, mais c’est vrai que la réussite de la galerie amène son lot de préjugés. Elle est bien loin de l’usine à fric que l’on peut décrier. Nous avons du mal à sortir de cette image qui n’est pas la nôtre. Les observateurs les plus attentifs caricaturent un peu notre programmation, alors que paradoxalement ils apprécient nos artistes quand ils sont en dehors de nos murs.

La réussite a été fulgurante chez toi, comment l’expliques-tu ?
Tout le monde me parle de réussite rapide, mais pour en arriver là il a fallu énormément travailler. En plus, les artistes que tout le monde considère comme étant des stars ne l’étaient pas au début. A l’époque, ce n’était pas évident de parier sur eux. Ils n’ont pas toujours été ce qu’ils sont, c’est par la suite qu’ils sont devenus incontournables. Je peux t’assurer qu’exposer les travaux de Damien Hirst n’était pas simple : présenter des photos de morgue et de têtes découpées n’était pas synonyme de vente assurée. C’est vrai qu’avec Mariko Mori, ils ont tout de suite marché très fort. Mais à part eux, la réussite des autres a été beaucoup plus longue. Même si certains s’accordent à dire que ça a été fulgurant, il a fallu les soutenir pendant plusieurs années. Avec la plupart de mes artistes je considère que j’ai passé huit années difficiles, huit années en dents de scie. Le résultat actuel n’est pas cousu de fil blanc.

Ta réponse n’est pas celui d’un modeste, mais je sens percevoir des craintes, je me trompe ?
Malgré le bel hôtel particulier du Marais, de 700 m2, nous restons une structure fragile. J’aide les artistes à produire leurs œuvres, je suis partie prenante dans leurs interventions, et à ce titre, je prends beaucoup de risques financiers. Pour financer ces projets, je ne dispose pas d’un stock énorme non plus. Maintenant, les artistes proposent des œuvres de plus en plus ambitieuses, de plus en plus coûteuses et de plus en plus difficiles à vendre immédiatement. Comme nous fonctionnons sans emprunt bancaire, les risques que nous prenons sont conséquents. Je suis très fier de pouvoir mener à terme ces réalisations mais l’équilibre de la galerie s’en trouve affectée. Il reste beaucoup de choses à améliorer : il faudrait beaucoup plus de gens afin de rendre un meilleur service aux artistes.

Faudrait-il que la galerie soit encore meilleure pour qu’elle puisse rivaliser avec des pointures internationales ?
La structure de la galerie est encore insuffisante et trop fragile pour qu’elle puisse prétendre à faire jeu égal avec les mastodontes étrangers. Ce sont mes collègues, mais ils restent néanmoins des concurrents. Pour arriver à ce niveau d’exigence il faut que l’on bosse encore beaucoup. En même temps dans le quartier j’aimerais qu’une dynamique se mette en place avec des galeries comme Thaddaeus Ropac et Marian Goodman. Cela pourrait permettre d’asseoir un triangle dans lequel il serait important de passer. A terme, il faudrait devenir la galerie dans laquelle on se doit de ne pas rater la dernière expo. Pour l’instant, nous ne remplissons pas cette mission qui pourrait être la nôtre, mais dans la nouvelle génération j’en vois certains qui vont de l’avant. Je pense en particulier à Kamel Mennour et à Loevenbruck. Ces deux là vont très vite nous damer le pion.

Une des qualités que l’on peut t’attribuer est celle d’être énergique, de vouloir faire bouger les choses. Je pense aux vernissages de la rue Louise Weiss et au stand très animé que tu tiens à la Fiac chaque année. Je me rappelle de cette année où tu imprimais des œuvres pour 100 euros.
Contre toute attente, cette opération s’est soldée par une réussite. Nous en avons vendues deux mille en deux jours ; à 100 euros l’exemplaire, tu peux faire le calcul.

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