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ÉDITO
André Rouillé
Une République postmoderne
19 janv. 2008
Numéro 221



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La rupture dans la République n’a pas été qu’un slogan de campagne, mais une réalité immédiatement perceptible dans la geste présidentielle, dans son style, ses actions, ses comportements, son tempo, sa façon de… «déplacer les lignes». Tous ces changements apparemment désordonnés, qui peuvent tour à tour susciter la sympathie, l’étonnement, l’agacement, ou la franche réprobation, possèdent la cohérence d’une véritable esthétique que l’art peut utilement aider à cerner à partir de la notion de «postmodernisme».En d’autres termes, l’élection de Nicolas Sarkozy a transformé la  République en la faisant entrer dans la culture postmoderne.
Les notions de «rupture» ou de «coupure», qui sous-tendent celles de «fin» (de la lutte des classes, de l’immobilisme, des rigidités, de l’État providence, des «avantages acquis», etc.), sont déjà postmodernes, puisqu’elles désignent un changement radical d’époque, un dépassement des fonctionnements culturels, sociaux, économiques et politiques hérités des différentes époques modernes du XXe siècle, notamment de l’après-guerre.

Le caractère désormais postmoderne de la présidence se vérifie évidemment par le mixage délibéré de la «grande culture» avec les cultures dites commerciales ou populaires. L’abolition de ces clivages, si chère aux artistes postmodernes, est apparue sur la scène politique française dès l’élection au travers d’une série aussi éloquente qu’inouïe dans la République d’actes, d’attitudes et de personnalités.
Alors que la France a longtemps fait de sa culture un élément de sa grandeur et de son rayonnement international, le nouveau Président affiche sans complexe son désintérêt pour cette culture savante que ses prédécesseurs ont appréciée, et soutenue.
François Mitterrand avait une plume acérée et une solide culture littéraire, il était familier des bibliothèques, des musées ou des salles d’opéra dont il a doté Paris ; Georges Pompidou et Jacques Chirac ont, eux aussi, manifesté leur intérêt pour la culture dans des musées prestigieux.
A l’inverse, Nicolas Sarkozy ne manque aucune occasion d’afficher que son horizon s’étend résolument du côté de Disney et du showbiz avec des personnalités culturellement aussi douteuses qu’un Jean-Marie Bigard, et bien sûr du côté du luxe ostentatoire.

La dernière élection a ainsi produit une véritable fracture dans la culture en portant au sommet de l’État le désintérêt, sinon la méconnaissance, de la grande tradition culturelle française — fût-elle déclinante. Les magnats de la grande presse, de la pub, de la télé et du showbiz ont pris le relais des artistes, des écrivains, des philosophes ou des scientifiques…
On est passé de la création à la marchandisation. L’industrie culturelle a pris en main la culture pour en faire son affaire — à vrai dire «des affaires».
C’est la fin de l’époque féconde des artistes, des créateurs, des philosophes, qui pensaient et créaient sans mesure, et c’est le début de celle des affairistes de la culture-marchandise. Finies les œuvres dérangeantes qui proposaient d’autres manières de penser, de voir et de ressentir, au risque de froisser les sensibilités et de susciter les polémiques — du Centre Pompidou, aux colonnes de Buren, en passant par la Grande Bibliothèque ou la Pyramide du Louvre.

L’heure n’est plus à déranger, à troubler, à expérimenter, à faire «bégayer la langue» (Deleuze), ou à déciller les yeux.
On quitte les monts escarpés de l’intempestive différence pour les pauvres et plates répétitions du même — y compris par les «philosophes» de service, ex-ministres ou non, qui servent la soupe aux plus offrants. TF1 est le temple de la nouvelle culture officielle. Culture produite à la chaîne pour «cerveaux disponibles» selon des méthodes très cyniquement éprouvées par Patrick Le Lay, l’ex-président de cette très lucrative et décervelante fabrique de culture plate.

Dans cette culture de l’insignifiance, du refus principiel de «se prendre la tête», ceux d’«en bas» sont submergés par l’imagerie dévitalisée et de plus en plus contrôlée des médias, tandis que «ceux d’en haut» étalent leur hochets clinquants : accessoires chics, montres très rares et très chères, lunettes noires dernier cri, limousines et autres bolides, yachts et jets privés. La pacotille étincelante, voyante, et hors de prix. Une très basse culture à des prix très élevés pour le petit monde de la haute

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