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ÉDITO
André Rouillé
Internet: le big bang de la gratuité
12 juin 2008
Numéro 240



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Alors que plus personne n’est vraiment dupe, le gouvernement persiste à travestir la brutalité de ses actions sous de doux euphémismes. Ladite loi «Création et Internet», qui va être prochainement examinée au Parlement, mériterait plus justement le nom de «Surveiller et Punir». Rédigée dans l’esprit du rapport remis à la ministre de la Culture par Denis Olivennes, la loi prévoit la création d’une Haute Autorité chargée d’appliquer une «riposte graduée» à l’encontre des «pirates» qui, par le téléchargement de musiques et de films pour l’essentiel, ne respecteraient pas les droits d’auteur sur internet.
Le rapporteur Denis Olivennes fait partie de ces personnalités dotées d’un exceptionnel talent, précieux par les temps présents, qui leur permet de voguer au gré des vents entre la gauche et la droite. Après avoir fait partie d’équipes gouvernementales de gauche, il est passé dans l’écurie de François Pinault en tant que président de la Fnac. Il vient de prendre en main les destinées du Nouvel Observateur, un magazine de sensibilité de gauche comme on dit…

Tandis que les rapports ministériels s’efforcent en général d’adosser leurs recommandations à un appareillage discursif plus ou moins développé, parfois intéressant, le Rapport Olivennes, lui, ne s’embarrasse pas de grandes considérations: il est pragmatiquement orienté vers l’action directe de surveillance et de répression concrètes du «piratage» élevé au rang d’ennemi numéro un de l’industrie culturelle française et de la propriété intellectuelle. La position de ce rapport au plus près des pratiques et des techniques répressives donne à la lecture la curieuse impression qu’il conviendrait mieux au Ministère de l’Intérieur qu’à celui de la Culture.

Ses réflexions sur le piratage, le téléchargement gratuit illégal, et sur la culture à l’époque d’internet, Denis Olivennes les a consignées dans un petit ouvrage au titre provocateur, La Gratuité, c’est le vol, qui retourne la célèbre formule de Proudhon: «La propriété, c’est le vol».
Les titres des chapitres tels que «Marx en avait rêvé, le capitalisme l’a fait», ou «Quand j’entends le mot “commerce”, je sors ma culture», viennent éloquemment confirmer que le but est de défendre les stricts intérêts financiers de l’industrie culturelle — principalement musicale et cinématographique — menacés par internet. En appelant la rhétorique publicitaire à la rescousse, et quitte à sacrifier la rigueur et la probité intellectuelles, il s’agit d’ancrer dans les esprits cet adage paradoxal et largement à contre courant d’un large mouvement social: «La culture de la gratuité tue la culture».
Confrontant dans leur forme deux univers hétérogènes, mais limpides dans leur orientation, les titres de Denis Olivennes sont à l’image de leur auteur qui, ancien socialiste devenu dirigeant de la Fnac, a basculé sans états d’âme dans le camp du marché, où tout se vend et s’achète, où rien n’existe hors de la marchandise.
Bien que sa position à la tête de la Fnac entache son propos de partialité, Denis Olivennes martèle quelques uns des principaux postulats des industries culturelles.
Le plus extravagant, décliné au fil des pages, fait du marché et de la marchandisation des œuvres de l’esprit les moteurs et les garants historiques de la démocratie culturelle.
Après avoir été pendant des siècles un privilège de classe, réservé à une minorité d’aristocrates et de possédants, l’industrie et le marché auraient donné la culture en partage à tous, au-delà des inégalités sociales: «Aujourd’hui , l’ouvrier, l’employé, l’agriculteur, le chômeur regardent la télévision, écoutent la radio, voient des films, se passent des disques, lisent des livres». La consommation de masse a permis de briser les privilèges de l’élite. En un mot, «Marx en avait rêvé, le capitalisme l’a fait»

La supercherie théorique consiste à confondre les progrès de la démocratie avec l’essor du marché qui n’a pas apporté d’autres libertés et égalités que celles — socialement toutes relatives, et politiquement nullement démocratiques — de consommer.  A cet égard, les produits de l’industrie culturelle ne sont guère plus égalitaires et libérateurs que ceux de l’industrie automobile.
La supercherie vise également à faire accroire, à l’aide de la rhétorique du marketing, que la réalité du capitalisme est l’aboutissement des utopies du marxisme: leur actualisation, leur dépassement, leur totale

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