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ÉDITO
André Rouillé
Insaisissable, la mort

Numéro 200



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Sophie Calle est à l’honneur de cette cinquante deuxième Biennale de Venise. D’un côté, elle occupe le pavillon français avec l’installation Prenez soin de vous mise en espace avec la complicité de Daniel Buren dans le rôle de commissaire (recruté par… petites annonces). D’un autre côté, Robert Storr, directeur de la Biennale, a sélectionné pour son exposition «Penser avec les sens. Sentir avec l’esprit» la vidéo Pas pu saisir la mort qui relate les derniers moments de Monique Sindler, la mère de l’artiste.
L’achèvement d’un amour, et la mort d’une mère. Une rupture énigmatique, une fin insaisissable. Et ces semblables phrases conclusives de réconfort adressées à Sophie Calle: «Prenez soin de vous», conseille l’amant dans sa lettre d’adieu; «Ne te fais pas de souci», invite la mère avant de mourir.

Comme toujours chez Sophie Calle, la réalité se mêle inextricablement à la fiction dans des dispositifs destinés à convertir les événements supposés de la vie en œuvres d’art — entre récit, écriture, littérature, photographie, performance et vidéo. Il y a tout cela dans les deux œuvres présentées à Venise.
Au lieu de s’ingénier, comme le fait trop Robert Storr (Art Press, juin 2007), à démêler la réalité de la fiction, il est préférable de considérer que les deux œuvres consistent à conjurer un événement insaisissable, immaîtrisable et largement inattendu. Et que, proférées par l’amant et la mère qui partent, les deux recommandations «Prenez soin de vous» et «Ne te fais pas de souci» scindent le présent de l’événement vécu par le personnage-artiste en deux directions hétérogènes, dont l’une s’élance vers l’avenir et l’autre tombe dans le passé.

On connaît le scénario sur lequel repose l’installation présentée au pavillon français. Sophie Calle : «J’ai reçu un email de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par les mots: ‘Prenez soin de vous’. J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à 107 femmes, choisies pour leur métier, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel».

La femme blessée et médusée par cette rupture aussi inattendue qu’incompréhensible, s’adresse à une large communauté de femmes expertes (juge, sexologue, historienne, actrice, etc.) pour interpréter, tenter de comprendre, faire front. Pour faire littéralement passer cet événement intime dont l’homme aimé a pris unilatéralement et inopinément l’initiative.
Les photographies, les textes et les films par lesquels se transmettent les réactions écrites, dessinées, jouées, chantées ou dansées sont autant de moyens qui visent à faire passer le présent douloureux, à le colmater, l’amortir et l’abolir.
La photographie n’enregistre pas l’événement mais fait exister face à lui un faisceau de points de vues et d’interprétations, et une solidarité pensante de femmes, qui permettent à la maîtresse éconduite de «prendre soin» d’elle…

Peut-être plus que d’autres encore, cette œuvre de Sophie Calle interroge de fait la photographie. Non pas à la façon de Barthes, qui la situe dans un ancien présent qui «a été», mais dans le sillage de Bergson pour qui «le présent est simplement ce qui se fait». Du «ce qui est» barthésien au «ce qui se fait» bergsonien, toute une conception du temps, en particulier du présent, et de la photographie, est en jeu. Le «ça-a-été» fait place à un «ça s’est fait», ou plutôt à un «ça s’est passé». Bien plus : l’affirmatif «ça s’est passé» tend lui-même à se changer en l’interrogatif «qu’est-ce qui s’est passé?». Celui-là même qui caractérise en littérature le genre de la nouvelle (alors que le conte, lui, tient le lecteur en haleine sous une question différente: «Qu’est-ce qui va se passer?»).
Cette proximité temporelle de la photographie avec la nouvelle littéraire et avec l’interrogation «Qu’est-ce qui s’est passé?», scelle les liens qui, sous l’aspect de l’enquête et de l’interprétation, unissent chez Sophie Calle les textes et les images, faisant de ses œuvres de véritables nouvelles indissociablement littéraires et photographiques.

Dans la vidéo Pas pu saisir la mort, Sophie Calle enregistre les derniers moments de sa mère qui, ayant soudainement appris qu’elle va bientôt mourir d’une grave maladie en phase terminale, fait ses adieux au monde.
«Monique voulait voir la mer une dernière fois. Le mardi 31 janvier, nous sommes allés à Cabourg. Dernier voyage. Le lendemain, ‘pour partir avec de beaux pieds’: dernière pédicure. Elle a lu Ravel de Jean Echenoz. Dernier livre. Un homme qu’elle admirait depuis longtemps sans le connaître, est venu à son chevet. Dernière rencontre. Elle a organisé la cérémonie des obsèques: sa dernière fête. Derniers préparatifs: elle a choisi sa robe de funérailles — bleu marine à motifs blancs —, une photographie où elle grimace pour sa pierre tombale, et comme épitaphe: Je m’ennuie déjà! Elle a écrit un dernier poème, pour son enterrement. Elle a élu le cimetière du Montparnasse comme adresse définitive. Elle ne voulait pas mourir. Elle a remarqué que c’était la première fois de sa vie qu’elle n’était pas impatiente. Ses dernières larmes ont coulé. Les jours précédant sa mort, elle répétait sans cesse: ‘C’est bizarre. C’est bête’. Elle a écouté le Concerto pour clarinette en la majeur K.622 de Mozart. Pour la dernière fois. Son dernier souhait: partir avec, en musique. Dernière volonté: ‘Ne vous faites pas de souci’. ‘Souci’ fut ainsi son dernier mot. Le 15 mars 2007, à 15 heures, dernier sourire. Dernier souffle, quelque part entre 15 heures 02 et 15 heures 13. Insaisissable».

Toujours sur le mode de la nouvelle, on suit ce que «fait» la mère de Sophie Calle dans cette situation «bizarre» de la vie confrontée à l’imminence de sa mort annoncée. Chacun de ses actes s’effectue en un instant qui se dédouble en passé (des fois antérieures) et en présent (des dernières fois) : le

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