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ÉDITO
André Rouillé
Entre marché et patrimoine : domptage les œuvres

Numéro 161



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Les Journées du patrimoine, qui viennent de s’achever, n’ont apparemment rien de commun avec la Fiac et la Nuit blanche prévues pour les prochaines semaines. Pourtant, il se pourrait bien qu’ensemble elles enferment l’art contemporain dans un territoire trop exigu pour lui : entre marché et patrimoine.
Il est naturel qu’une foire internationale d’art contemporain comme la Fiac considère l’art d’abord comme une marchandise à échanger sur un marché. Il est en revanche plus surprenant de déceler des sortes de connivences entre la Nuit blanche et les Journées du patrimoine, c’est-à-dire de trouver dans la première des façons de traiter l’art contemporain comme un objet patrimonial.
Loin de les opposer, leur ressemblance inversée les rapprocherait plutôt. La journée, pour le patrimoine ; la nuit, pour l’art contemporain. D’un côté, la découverte diurne, sage et tranquille de monuments consacrés ; de l’autre côté, la rencontre nocturne dans une errance possiblement débridée d’objets toujours problématiques.

La visibilité des œuvres contemporaines, d’une légitimité artistique encore incertaine, est comme le négatif de la visibilité des valeurs stables de la culture patrimoniale. Comme si les joyaux du passé pouvaient se dévoiler aux yeux de tous en pleine lumière, alors que les objets d’aujourd’hui à l’identité culturelle souvent précaire devaient être pourchassés aux quatre coins de la ville dans une aventure nocturne souvent périlleuse.

Les vitesses, les itinéraires, les lumières évidemment, mais aussi les attentes, sont totalement opposés. Durant les Journées du patrimoine, on vient profiter de l’ouverture exceptionnelle de bâtiments célèbres ou parfaitement balisés, mais ordinairement inaccessibles, pour se glisser dans les plis d’un passé apaisé. Tandis que la Nuit blanche est l’occasion d’aller à la rencontre d’œuvres possiblement inouïes — transgressives sinon sulfureuses.
D’un côté, on vient communier à un rituel de dévoilement d’un site consacré. De l’autre côté, on va se lance dans une quête nocturne d’œuvres improbables, entre le risque qu’être déçu et l’espoir d’éprouver des émotions rares.

Mais par delà ces oppositions massives — le jour et la nuit, le passé et le présent-futur, les bâtiments et les œuvres, le consacré et l’improbable —, la Nuit blanche a réussi le tour de force de marier les contraires, de transformer les œuvres d’art contemporain en objets patrimoniaux.

Entre la Fiac et la Nuit blanche, l’art contemporain oscille ainsi entre marchandise et patrimoine, c’est-à-dire à la périphérie de l’espace singulier et intense de la création. Car l’art n’est contemporain que dans la mesure où il bouscule les formes et les manières de voir et de figurer le monde que les marchandises et le patrimoine tendent au contraire à ossifier. L’ouverte vers l’inouï et les devenirs de la création contemporaine vient ainsi buter sur les logiques patrimoniales refermées sur un passé ignorant du présent, ou sur les lois aveugles de l’échange marchand.

Comment la Nuit blanche peut-elle convertir des œuvres contemporaines en leurs presque envers que sont les objets patrimoniaux ? En agrégeant les œuvres à des bâtiments anciens ou sites urbains : en les fixant ainsi à un territoire, en les attachant à un lieu historique, consacré ou institutionnel.
La pratique de l’in situ, qui procède à un alliage fort, bref et toujours singulier entre un lieu et une œuvre, s’avère sortir l’œuvre de l’emprise marchande, propre aux espaces lisses et uniformes des galeries et stands de foire, que pour la soumettre à la logique patrimoniale.

Sans nécessairement que l’on s’en rende compte, la Nuit blanche modélise le regard que l’on porte sur les œuvres en confrontant les productions incandescentes de la création vive à l’inertie des monuments, des bâtiments et des sites du passé.
Un choc des matières et des vitesses, ainsi que des temporalités, produit une double réaction symbolique de consécration des œuvres et de réduction de leur intensité. Une sorte de maîtrise de leurs forces, de domptage de l’inassimilable qu’elles recèlent.
On participe à la fiction d’un dialogue entre hier et aujourd’hui ; entre ce qui s’invente dans l’effervescence transgressive de l’art, et ce qui s’impose par la puissance silencieuse et massive des monuments et des institutions.

Cette double action de consécration et de neutralisation, c’est-à-dire de domptage les œuvres toujours intempestives de l’art contemporain sous la masse et l’inertie des monuments du patrimoine, se combine à l’action du marché de l’art, en particulier des foires. Le marché, qui soumet les œuvres et pratiques artistiques aux lois implacables de l’offre et de la demande.
La puissante logique comptable du profit et de l’échange marchand affronte la fragile logique de la sensation, jusqu’à infléchir les dynamiques créatrices et les conditions de la pratique artistique.

C’est peut-être chez les collectionneurs que la tension est la plus vive entre la logique du marché et celle de la sensation, entre la passion des œuvres et celle du profit. Entre la recherche effrénée d’œuvres encore dégagées des normes esthétiques et marchandes, et la tentation de les voir dériver vers l’univers patrimonial de la reconnaissance…

Dans ces conditions, on ne crée qu’à rebours des tentatives marchandes, patrimoniales et esthétiques de dompter les œuvres : de maîtriser, depuis leur en-dehors, leurs forces intempestives.


André Rouillé.



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Frank Perrin, Camel Toes 03, série «Postcapitalism section 5», nd. Lambda print. 80 x 80 cm. Courtesy galerie Jousse Entreprise, Paris.

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