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ÉDITO
André Rouillé
Actualité de l’immatériel

Numéro 175



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Sans vraisemblablement s’être concertés, le Centre Georges Pompidou et le Ministère de l’économie sont, chacun de leur côté, en train d’introniser l’un des personnages majeurs du millénaire commençant : l’immatériel. Du côté du Centre Georges Pompidou, avec la très belle exposition «Yves Klein. Corps, couleur, immatériel» ; du côté du Ministère de l’économie, avec la publication récente du rapport L’Économie de l’immatériel. La croissance de demain.
Cette simultanéité traduit l’actualité de l’immatériel, son caractère de trait caractéristique de l’époque, de facteur bouleversant de toutes les grandes activités sociales. «L’économie a changé, stipule le rapport. En quelques années, une nouvelle composante s’est imposée comme un moteur déterminant de la croissance des économies: l’immatériel».
De l’après-guerre à nos jours, on est passé d’une économie matérielle, reposant essentiellement sur les matières premières et les industries manufacturières, à une économie immatérielle, fondée sur la capacité à innover, à créer des concepts et à produire des idées. Au capital matériel a succédé le capital immatériel, c’est-à-dire le capital des talents, de la connaissance, du savoir. La vraie richesse d’un pays repose désormais moins sur ses machines que sur ses hommes et ses femmes, est-il souligné non sans quelque démagogie…

Internet est évidemment l’appareil emblématique de ce processus, c’est lui qui rend le plus évident que l’on a changé d’époque. Mais le grand basculement dans l’immatériel touche toutes les activités. Dans l’industrie les critères techniques, qui prévalaient hier, passent aujourd’hui après la marque, le concept, le service, le design, etc.
Ce mouvement s’est développé au cours des vingt dernières années, dans le sillage de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie, avec l’accroissement massif des technologies de l’information et de la communication, qui ont permis une réorganisation du travail et de la production ; avec le recours à l’innovation pour affronter la concurrence internationale ; avec l’essor des économies de services, dans lesquelles les idées, les marques et les concepts jouent un rôle essentiel.

En martelant (sans doute avec raison) que «l’immatériel est aujourd’hui le facteur clé de succès des économies développées», le rapport ministériel cherche en fait à créer les conditions favorables à une meilleure «gestion des actifs immatériels» par les entreprises et surtout par l’État. Le but est explicitement de faire passer sous le régime du capital, du profit et de la marchandise des pans entiers d’activités, d’objets, de services, de lieux, d’institutions (notamment les musées), de pratiques, d’espaces, de temporalités, et de productions (en particulier celles de l’esprit) que le «capital matériel» n’avait pas pu, ou su, intégrer dans ses «actifs».

C’est ainsi que la «France» devient la «Marque France», que la nation est convertie en marchandise, que «la gestion de l’image nationale s’impose comme un facteur de succès économique», et que cette gestion passe des mains des diplomates à celles des agences de communication. Quant au patrimoine culturel et artistique jadis inaliénable, lui aussi tombe sous le régime de l’échange marchand et de la rentabilisation.

Vue sous l’angle du rapport ministériel, l’«économie de l’immatériel», c’est donc l’absorption de la culture par l’économie… [lire l’éditorial]. Et elle s’accompagne de profonds changements dans nos manières «de penser», «d’appréhender les problèmes», «de concevoir nos grandes politiques publiques». Bref, après des décennies d’immobilisme, et dans une situation de quasi-autisme de nombre de décideurs à l’égard du numérique, des réseaux et d’internet, le mot d’ordre est clair : changeons «nos réflexes», changeons «d’échelle», changeons «de modèle».
Plongeons sans réserve dans l’univers en expansion des nouveaux profits immatériels…

Non loin du Ministère de l’économie, le Centre Pompidou présente le (faux) plongeon dans le vide — ou la lévitation — qu’Yves Klein simula le 27 novembre 1960 sur une photographie du journal Dimanche. L’exposition permet également de suivre pas à pas la révolution, poétique et artistique celle-ci, aussi courte que fulgurante, dont Yves Klein s’est fait le héros entre 1955 et 1962. Révolution monochrome, bleue, dorée, puis rose, menée dans la peinture sous l’égide de l’immatériel, aux confins de l’art, du mysticisme et de l’économie.

En art comme en économie, passer à l’immatériel ne se fait pas sans rupture — sans saut. La série des recommandations que dresse aujourd’hui le rapport ministériel en forme d’invitations à «accepter de lever plusieurs tabous de notre politique culturelle» vise en effet à abolir les contraintes, briser les verrous, changer les habitudes… qui empêchent que ne s’accomplisse le grand «saut de l’économie dans l’immatériel».

Quant à Yves Klein, il a de façon évidemment scandaleuse placé la peinture de son temps sous le régime de l’industrie — remplaçant le pinceau par le rouleau, le geste inspiré par le geste machinal, l’expression figurée par le pigment pur. Le monochrome abolissait les notions de métier, d’originalité, d’habileté, de composition, de forme, de combinaison des couleurs jusqu’à apparenter l’œuvre aux produits standardisés de la production industrielle alors en plein essor.
Il ne s’agissait bien sûr pas de se rapprocher de l’idéologie industrielle, mais de briser les carcans de la peinture qui entravaient, selon lui, «l’imprégnation de l’espace par sa propre sensibilité […] toute puissante sur la réalité immatérielle» (Yves Klein, 1961).

Pour Yves Klein au milieu des années 50, peindre consistait en cette «grande aventure qu’était la création de la sensibilité picturale immatérielle» (1961) articulée à cette utopie de pouvoir

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