Par Muriel Denet
Dernière superproduction du Centre Pompidou, «Traces du sacré» est une grande exposition thématique, historique — elle s’ouvre avec Goya et Friedrich —, et pluridisciplinaire. Le titre sonne comme une invite à parcourir l’art du XXe siècle en quête de restes, de résistances, d’un sacré qui travaillerait encore les œuvres dans un monde sécularisé. D’ailleurs, c’est bien
sous l’égide de Nietzsche, dont un portrait par Edward Munch, surplombe le sas d’entrée, qu’est placée la manifestation : Dieu est mort, mais son ombre demeure.
Pour autant, le texte introductif invite à une réflexion non pas tant sur ce qui reste du divin, ou de transcendantal, dans l’art, que sur les relations de celui-ci avec la spiritualité. Comme si celle-ci se réduisait à sa seule dimension religieuse, ou métaphysique.
Le doute s’installe. D’emblée quelque chose s’engage de travers. La profusion confuse des œuvres ne rétablit pas le propos, loin s’en faut. Le spirituel y est, contre toute attente, entendu comme force de l’obscur, l’envers des Lumières en quelque sorte, l’ennemi de toute rationalité, plus proche du spiritisme que de la pensée.
D’où sa mise en opposition, clairement explicitée dans la préface du catalogue par Jean de Loisy, commissaire de l’exposition, au formalisme moderniste, qui, réduit à ses effets optiques, serait exsangue de toute pensée. Un parti pris anti-hégélien, vidant l’art de sa substance spirituelle en tant qu’«expression sensible de l’Idée».
Ce qui produit, dans les premières salles notamment, un alignement d’œuvres assez kitsch, qui prêtent plus à sourire qu’à la réflexion, qui n’ont de spirituel que leurs intentions et les discours qui les accompagnent.
Des rapprochements surprenants évacuent sans scrupule les contextes historiques et artistiques des œuvres. Ainsi, salle des Grands Initiés (tout un programme), le
Portrait du grand Maître de Rose Croix, par le peintre symboliste belge Jean Delville — l’apôtre de l’occultisme et de l’hermétisme s’y tient raide comme un pape —, côtoie une photographie d’Hugo Ball, prise lors d’une de ses performances poétiques,
Karavane, en 1916, que Gerwulf, alias Michel Giroud, réinterprète ici, dans une vidéo, raidi dans un même déguisement de papier, avec toge et capeline de grand maître, pour proférer ce poème sonore sans queue ni tête, inspiré du latin mystique de Sainte Hildegarde.
Ainsi coexiste-t-il des croyances ésotériques, et leurs grotesques parodies. Ou bien s’agit-il de montrer que le sacré est à la fois l’obscur, instrumentalisé par des confréries mystiques, et le néant ouvert par le non-sens Dada ?
Plus loin, un autre tableau du même Jean Delville, une esquisse pour un Prométhée héroïque et pompier, de 1904, est mise en regard de la fameuse sculpture futuriste de Boccioni déployant un mouvement dans l’espace.
Comme si le contenu spirituel de ces formes tendues vers l’utopie d’un homme libéré de ses contraintes terrestres avait besoin de cette confrontation à la représentation littérale du mythe pour exister.
Ces frottements d’œuvres sur la seule base d’une spiritualité mal définie restent peu productifs. De plus, la scénographie, et l’accumulation des œuvres, les noient dans la nébuleuse d’un discours qui, sous l’apparence de didactisme, frise l’obscurantisme, ou renvoie aux terreurs primitives suggérées par le découpage des sections : Révélations cosmiques, Elévation, Apocalypse, Danses sacrées, etc. Le dédale du parcours étouffe un espace dont les œuvres pâtissent grandement.
La magnificence symphonique de la
Komposition VI de Kandinsky peine à se déployer sur un mur sombre et étriqué. Le retable d’Otto Dix sur la guerre, aussi monumental soit-il, souffre de cet effet d’entassement.
Il reste au spectateur réfractaire aux méandres des thèses sous-tendant l’exposition, ou déboussolé par le flou de leurs propos (qu’entend-on par traces ? qu’est-ce que le sacré ?), ou encore refusant de s’abîmer dans l’oubli que l’art est spirituel, quoi qu’il arrive, à recueillir les pépites d’un ensemble qui réunit quelque 350 œuvres d’une grande diversité, qui mêle, dans un parcours plus ou moins chronologique, romantisme et futurisme, expressionnisme allemand et expressionnisme abstrait, abstraction géométrique et lyrique, symbolisme et suprématisme, photographie spirite et surréaliste, body art et psychédélisme, Picasso et Bacon, Rothko et Beuys, Bill Viola et Thierry de Cordier, etc.
Un oiseau dans l’espace de Brancusi, l’absolue économie géométrique d’une
Composition avec deux lignes de Mondrian, et des
Empreintes de pinceau n°50, par Toroni, carrées et bleues qui