Par Pierre Juhasz
Les quatre expositions individuelles des œuvres d’artistes de génération et de contextes très différents — Henry Darger (1892-1973), artiste américain situé du côté de l’art brut, Michaël Borremans, artiste belge dont l’œuvre était encore inédite en France, Denise A. Aubertin, développant son travail sur les «Les Livres cuits» depuis 1974, et Nicolas Darrot, ayant con&
cedil;u une installation en fonction de l’espace du patio — résultent de la volonté de la Maison Rouge d’alterner les expositions thématiques ou, comme ici, monographiques, avec les expositions des collections particulières.
C’est ainsi l’occasion de découvrir ou de continuer à côtoyer des œuvres de formes et d’enjeux bien différents, mais qui, par leur intensité et par le dialogue de leurs différences, nous révèlent en leurs liens, comment par l’obstination de démarches singulières se tisse en profondeur la profondeur de l’art.
L’espace de ce sanctuaire s’ouvre sur «Les Livres cuits» de Denise A. Aubertin, soit une centaine d’ouvrages à jamais scellés, laissant pour la plupart apparaître leur titre, enfermés par la pâte de leur cuisson, selon des recettes mêlant, farine, épices, riz, pâtes, fruits confits et autres.
Le livre devient ici objet dans son unicité, il se chosifie en s’hybridant en denrées alimentaires, avant d’être exposé sur la cimaise dans un écrin transparent. Parfois, le titre joue avec l’aspect comestible du volume. Ainsi, une croûte incrustée de fruits confits enserre les couvertures de
L’Art dévoré. Images sucrées au XXe siècle ou du livre de Gide :
Les Nourritures terrestres.
Le travail sur les livres, l’artiste le poursuit depuis 1969, depuis sa découverte du lettriste Gil Wolman, de Tom Philipps, des œuvres de Dieter Roth, réalisées à partir de produits alimentaires. Ces «Livres cuits» proposent un regard ludique sur notre rapport possible aux textes et nous rappellent que lorsqu’un livre est
bon, on le
dévore et que la littérature étant affaire de langue, de l’écrit à l’oral, de l’oral au buccal, il n’y a peut-être qu’un pas.
C’est aussi une rêverie sur le livre comme sédimentation du sens jusqu’à une part d’illisibilité, mais aussi, cristallisation du sens lorsque celui-ci interpelle, par la matière qu’il emprunte, le sensible.
L’accrochage se termine sur un dernier livre cuit :
Le Bruit et la Fureur de William Faulkner et le titre fait la jonction avec l’exposition des œuvres d’Henry Darger, intitulée pour l’occasion : «Bruit et Fureur».
Probablement la plus étoffée et la plus troublante, la première exposition monographique en France de cet artiste d’art brut présente un accrochage d’un dédale de planches recto verso, de dessins aquarellés et de collages, où se déploie un monde étrange peuplé de fillettes souvent nues, pourvues d’un pénis, d’hommes en arme, de soldats, de monstres ailés, de fleurs géantes, un monde pourtant familier tant les figures qui s’y logent nous rappellent par leur graphie les illustrations des livres pour enfant du début du XXe siècle, les publicités et les «illustrés».
Henry Darger a composé, tout au long de sa vie une œuvre énigmatique — Les
Royaumes de l’irréel — qui relate, au fil de 15 145 pages et 300 dessins, l’histoire des Vivian Girls : sept fillettes, filles d’un général qui dirige le royaume, résistant à l’assaut des méchantes armées des pays voisins, qui attaquent et assiègent le royaume, réduisant en esclavage les enfants et les massacrant. L’ouvrage s’achève avec la victoire des fillettes et le retour à un monde idyllique.
Inspiré de l’actualité de la Première Guerre mondiale et de lectures sur la Guerre de Sécession et amplement nourri des fantasmes de l’auteur, l’ensemble de l’œuvre met probablement en scène une autre scène en la transfigurant, celle de sa propre enfance meurtrie, assassinée mais finalement, peut-être victorieuse.
Né dans une famille modeste de Chicago, lorsqu’il a quatre ans, sa mère meurt en donnant naissance à une petite fille, que son père confie immédiatement à l’orphelinat. Adolescent, il est envoyé dans un asile pour enfants atteints de troubles mentaux, où il subit de mauvais traitements. À dix-sept ans, à la mort de son père, il s’installe dans sa ville natale et travaille comme factotum dans un hôpital catholique. Partageant ses jours entre l’hôpital et l’église de son quartier, il consacre le reste de son temps à l’élaboration de son œuvre et c’est à sa mort que le propriétaire de sa chambre, Nathan Lerner, lui-même artiste photographe et professeur au New Bauhaus de Chicago, découvre une montagne de dessins,