Par Nicolas Villodre
Le plateau du magnifique théâtre Claude Lévi-Strauss est vide ou presque. Sept cithares traditionnelles de forme trapézoïdale, mi-planches à repasser mi-sculptures d’Isamu Noguchi, prennent place sur de hautes marches qui rappellent l’escalier Dorian du Casino de Paris. Deux jeux de panneaux à diodes sont pointés en direction du public comme ceux qui éclairaient autrefois les boîtes de nuit de Las Vegas, tandis que des
fumigènes font leur office et ouatent insensiblement l’estrade. Des jeunes gens, au nombre de sept — nombre magique s’il en est: celui des samouraïs ou des mercenaires de la danse — sont habillés de costards sombres taillés sur mesure, chaussés de baskets et coiffés de chapeaux blancs, de bonnets seyants ou de casquettes — la synthèse des années 80 en trois accessoires. La danse est alentie, retenue, la bande-son à base de grosse varièté à la Madonna. On a surtout soigné le look dans ce premier set — il y en aura trois en tout et pour tout.
Les chapeaux se réfèrent clairement à la tenue qu’arborait en 1988 le "King of the Pop" dans sa démo de moonwalk détournant à son profit la marche contre le vent enseignée par Marceau (elle-même issue de la marche sur place d'Etienne Decroux) et la danse chaloupée du chanteur de jazz Cab Calloway dans son immortel
Minnie the Moocher. Le rouge est de mise: les leds éblouissent comme il faut le public — « celui que les dieux veulent perdre, ils commencent par l'aveugler » —, la sono l’assourdit. Les choses s’accélèrent. Le travail des bras est remarquable : les danseurs, formés par les disciplines circassiennes et gymniques, sont aussi à l’aise debouts que marchant sur les bras ou sur la tête. Et on n’a encore rien vu ! Le choix musical n’est pas très différent de celui qu’aurait proposé le directeur artistique du Cirque de Moscou ! Les équilibres sont de plus en plus risqués, précaires : on se déplace sur une seule main. On pirouette en tous sens et on fait la toupie sur la tête. Les jambes forment des croisillons.
Viendront, curieusement, pour ne pas dire incongrûment, en alternance avec la danse des machos, six ou sept harpistes n’ayant rien de harpies et formant un orchestre féminin en tenue de gala (robes amples montant bien plus haut que les hanches, vestes croisées ornées d’un ruban, coiffures impeccables). Les cithares, instruments anciens de la famille du luth, sont posées à plat, les cordes sont pincées avec les doigts de la main droite (sans plectre) et la hauteur des notes donnée par appositions de la main gauche. Les élégantes — des courtisanes tout ce qu’il y a de plus sages — produisent des notes graves, des effets de vibrato, accélèrent le rythme suivant les indications d’une cheftaine expérimentée, tambour-major maîtrisant son instrument du bout des doigts, donnant de la baguette si nécessaire. Les sonorités sont subtiles, agréables, chaudes. Une cithariste soliste, cantatrice à ses heures, vient parfaire le tableau. La chorale se forme. Le rythme se hache, les notes se font aiguës (« su-ku, su-ku, su-ku ! »). Un homme complète le big band en joueant de sa flûte traversière en bambou quelque peu fendillé, nous a-t-il semblé. Une enfant fera vibrer son petit cymbalum à l’aide d’un minuscule balai en métal.
Les deux autres sets de hip-hop iront crescendo. Les difficultés techniques, les audaces acrobatiques, la vitesse époustouflante des garçons excitent rapidement un public acquis à leur cause, qui ne cessera de marquer le tempo en tapant des mains jusqu’à la fin de la soirée. Mais on sent les limites du show : le côté bêtes de foire de ces enfants de la balle (les cervicales trinquent et, à la longue, il y a des chances pour que l’arthrose fasse du dégât !), le choix pas encore au point de la bande-son, l’absence de l’œil extérieur d’un chorégraphe digne de ce nom. Mais ne chipotons pas, n’ergotons pas trop car cela n’a pas empêché cette compagnie de rafler nombre de récompenses dans des manifestations internationales de danse hip-hop ! Le spectacle, aussi étrange que cela puisse paraître (un morceau musical, dirigé par un Myung-Whun Chung contemporain, Sung-Jin Kim, si nos renseignements sont exacts, se présente comme un concerto de cordes hispanisant, sorte d’Aranjuez revu et corrigé, agrémenté d’une citation de thème traditionnel… japonais), fonctionne car il alterne temps faibles (musique « live ») et forts (danse). Les rappels ont été nombreux. Le don des danseurs total.
Œuvre(s)— Conception et interprétation: Last for One
— Musique: Sookmyung Gayaguem Orchestra
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