Par Barbara Le Maître
Claustrophobes, « érotophobes » et non cinéphiles sabstenir : Douglas Gordon aime les salles obscures, aime les chambres closes, en sorte que bon nombre des créations de cette exposition senlèvent sur un milieu noir dans lequel le regard, parfois, devra sabandonner à la main et au toucher — au cœur du labyrinthe de
Black Star, notre corps, aveugle, évolue à tâtons entre des murs veloutés.
Dans cette obscurité primordiale,
Prettymuch every video and film work... rassemble une bonne trentaine de bandes réalisées par lartiste au cours des dix dernières années. Difficile, face à cette (re)collection, de ne pas songer aussitôt à Aby Warburg et à son atlas
Mnemosyne — cela, en dépit ou plutôt à proportion des différences de corpus.
Question dhétérogénéité : lensemble confronte vues dinsectes, extraits de films plus ou moins classiquement hollywoodiens, fragments textuels, détails de corps humains et autres documents liés, selon toute apparence, à des performances.
Question de montage, aussi bien : pas une de ces bandes qui nentre en relation avec telle ou telle de ses voisines, selon une logique qui procède tantôt du motif, tantôt de la plasticité de limage en mouvement.
Linstallation (prospective autant que rétrospective) et, peut-être, lœuvre dans son entier sorganise autour de trois matrices. La première dentre elles est précisément un motif, celui de la main, souvent rendue à une autonomie inquiétante. Lorsque ce motif émerge, deux mains dhomme aux poignets couturés sont posées bien à plat sur un drap blanc. Plus tard, les mains reviendront, convoquées à présent en vertu dun très érotique déplacement corporel. Lune des deux mains sapproche de lautre pour la caresser, laquelle sentrouvre et se creuse sous la pression du doigt qui sy enfonce, etc. Gordon se promène du côté de chez Bataille, aussi la main se fait moignon, puis le moignon disparaît à son tour et il ne reste plus quun petit bloc de chair ouvert. Une
Brève histoire des puissances de la main sesquisse au fil des apparitions-disparitions du motif : gestes dattouchement et de blessure (main-pistolet, main étrangleuse), gestuelle musicale de la main dun chef dorchestre invisible qui épouse les mélodies des films dAlfred Hitchcock.
La seconde matrice relève dun problème esthétique, qui consiste à sinterroger sur les pathologies du mouvement. Létude du mouvement déréglé commence avec un corps emblématique, celui dune hystérique masquée, saisi au moment de lattaque. Mais cest surtout à limage quil incombe de prendre en charge ce problème, au moyen de ralentis par exemple, et en tout premier lieu de celui — célèbre — qui règle la dilatation temporelle de
Psychose.
Ailleurs, le mouvement se répète, en conséquence de quoi le temps piétine : cest une main montée en boucle qui nous fait signe dapprocher, à titre dinvite perpétuelle. Limage semble à son tour prise de convulsions, chaque fois que des scansions (visuelles ou sonores) sattaquent à la continuité du mouvement. Disloqué là-bas, encore inversé ici : le mouvement se retourne comme un gant au moment où limage entreprend de remonter le cours du temps, en nous dévoilant les deux faces — le trajet aller et retour — dune métamorphose qui va de lhumain au cadavre pour revenir à lhumain.
La troisième matrice découle de lutilisation presque systématique dun principe de composition rendu célèbre par Brian De Palma, soit le
split screen. Mais pourquoi diviser lécran, démultiplier limage ? Pour juxtaposer trois séquences de
Dead on Arrival (Rudolph Maté, 1950) et, par là, annuler la progression narrative au bénéfice dune forme de simultanéité qui nest pas sans évoquer le
jackpot.
Pour confronter une séquence à sa reproduction légèrement modifiée, soit au niveau temporel (désynchronisation, variation de vitesse), soit au niveau chromatique (mariage du négatif et du positif).
Pour réunir les protagonistes dun
gunfight parodique, défaire le face à face en accolant le champ et son contre-champ supposé. En somme, haute fragmentation de limage, haute investigation des voies du modelage, haute sensualité.
Œuvre(s)—
Pretty Much Every Video and Film Work From About 1992 Until Now. To be seen on monitors, some with sound, others run silently and all simultaneously, 2002. Installation vidéo, 39 moniteurs.
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Black Star, 2002. Installation. Dimension variable.
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Sleeper (Portrait of Edgar Allan Poe), 2003. Installation. Dimension variable.
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Blind Stars Series, 2002. 33 photos découpées. 61 cm x 65,30 cm.
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Every Time you Think of Me, You Die, a Little, 2003. Pièce de texte. Dimension variable.
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