Par Muriel Denet
Le «Nuage Magellan» est une constellation qui nous revient comme un boomerang depuis un futur définitivement raté. Les utopies urbanistiques et architecturales du modernisme s’y sont effondrées avec les politiques et les régimes qui ont cru pouvoir s’y identifier. Alors que la Yougoslavie s’est pulvérisée, que l’ex-RDA est vendue par lots, que les néons sans fonds de commerce s’éteignent à Va
sovie, et que le musée d’art contemporain de Bucarest s’installe, sans précaution aucune, dans le palais de Ceausescu, Joanna Mytkowska présente, à l’Espace 315, des artistes qui s’emparent de l’encombrant héritage.
La façade extérieure, couverte des dessins satiriques de Dan Perjovschi, annonce une posture critique, non pas tant du passé que du présent. D’un trait proche du graffiti salace, Perjovschi croque des mises en boîtes sarcastiques de l’institution muséale —en l’occurrence du Centre Pompidou et de ses dérives commerciales, et des grandes inquiétudes du monde globalisé— immigration, guerre, et faux-semblant généralisé. Mais c’est le mode d’expression lui-même qui fait la truculence du pied-de-nez. Libre et gratuit, il échappe à l’institution et au marché, tout en requerrant la présence physique de l’artiste, qui impose par une œuvre in situ, déclinable à l’infini, pauvre, et éphémère.
Juste derrière le guichet d’entrée, sa compagne Lia Perjovschi expose un mural qui s’annonce comme une
Histoire subjective de l’art. En quelques planches juxtaposées, collées à même le mur, des photographies y reproduisent un panel d’œuvres d’artistes modernes et contemporains, dont l’effet réducteur du format vignette et du noir et blanc grossier rabote les formes et le sens. Un nivellement qui fait basculer l’assemblage didactique en une composition hermétique.
Dans la pénombre de la grande salle, les pimpants néons aux couleurs acidulées de Paulina Olowska contrastent gaiement avec les œuvres grises de Mickael Hakimi, et David Maljkovic. Une fresque festive mélange les genres, ambiance club, bulles et volutes, pâtes-pizza-sushi à toute heure. Mais cette création-collage n’est qu’un moyen, un moment de l’œuvre, qui a consisté en la restauration d’un néon de l’époque socialiste, avec l’implication active des locataires de l’immeuble sur lequel il est installé.
Une vidéo montre de quoi il s’agit : place de la Constitution à Varsovie, une volleyeuse en extension envoie au ciel une balle, qui lui revient en un cycle perpétuel. Une image qui boucle et ne fait la publicité de rien. La démarche de Polowska est assurément empreinte d’une certaine nostalgie. Nostalgie de la gratuité, et nostalgie d’une forme de lien social qu’elle tente de restaurer en même temps que le néon.
Le troisième volet du triptyque de David Maljkovic interroge aussi cet héritage singulier d’un monde, et d’un pays –la Yougoslavie-, disparus. Dans une vaste paroi courbe, patchwork précaire de placoplâtre brut, mi-chantier, mi-ruine, est niché un film tourné sur un Mémorial à la gloire des résistants communistes contre le nazisme et le fascisme. Visité par tous les écoliers de sa génération, aux fins édifiantes que l’on devine, ce lieu de promenade verdoyant, couronné d’un bâtiment futuriste et aveugle, est laissé à l’abandon.
L’artiste, en quête de nouveaux rituels, y compose un rassemblement, qui prend le contre-pied du modèle grégaire et encadré de son enfance. Des jeunes gens et jeunes filles y vont par grappes, conversent en petits groupes, jouent au foot avec une balle bricolée, écoutent de la musique électronique, adossés à des automobiles, qu’un emballage intégral en papier aluminium rend aussi futuristes et obsolètes que le monument à la gloire de la Résistance, en une suspension indécidable de temps et de sens.
Les tonalités grises de la composition de Maljkovic sont aussi celles des œuvres de Michael Hakimi et de sa vision d’une modernité urbaine sans profondeur. Des bandes de papier, accrochées au mur, déroulent, parfois jusqu’au sol, des plans sommaires, des sismographies imaginaires, des skylines statistiques, ou des silhouettes d’immeubles tarabiscotés, couverts d’antennes paraboliques, qui semblent se muer en capteurs branchés sur l’espace d’exposition. Un renversement, qui signale un point de bascule improbable entre haute technologie, et techniques archaïques (découpage, brûlage, huile végétale), netteté aseptisée et misère ordinaire (au sol, un mouchoir et quelques menues monnaies, plus loin un étal de vente à la sauvette), isolement et connection unilatérale au monde.
La caméra passe d’un écran de télévision, qui éclaire de ses lueurs blafardes de l’ailleurs un intérieur impersonnel, à l’extérieur froid et