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Par Frédéric Lebas
Numeriscausa et le festival Art Outsiders présentent à la Biche de Bere Gallery une installation d’Eduardo Kac intitulée Move 36. Créateur de l’«Art transgénétique», Kac est partisan d’un art conceptuellement et poétiquement efficace alliant progrès scientifiques et interrogations philosophiques sur le devenir de l’être humain.
Sa dernière œuvre, Move 36, fait suite à GFP Bunny, où l’artiste entamait un débat public sur l’intégration sociale du lapin transgénétique Alba ; à Genesis, où il questionnait un verset de la Bible relatif à la suprématie de l’homme sur la nature, transcodé et transféré à même des bactéries ; et à The Eighty Day, où il créait un écosystème fermé (composé d’êtres bio-luminescents et d’un robot biologique fait d’amibes) pour aborder les questions de l’évolution transgénétique et du nouvel écosystème que constitue le Web.
Kac éprouve le rationalisme de la philosophie cartésienne. Le titre Move 36 renvoie à ce fameux coup porté par l’ordinateur Deep Blue en 1997 au champion d’échecs, Gary Kasparov. Ce coup décisif pour la suite de la partie, est surtout le moment l’être de silicium parvint à égaler la pensée humaine, et déstabiliser un adversaire tel que Kasparov.
Cette pièce se compose d’une plante modifiée génétiquement apposée sur la case du «coup 36» d’un échiquier sur pied, et deux animations vidéo-projetées sur les murs. Les cases blanches de l’échiquier sont composées de sable (la silice est un composant du sable et l’une des matières premières des ordinateurs). Les cases noires sont faites de terre, la matière nutritive et le support de la plante. Symboliquement, l’échiquier fait lien entre le vivant et le non vivant.
Pierre de touche de l’œuvre, le génome de la plante possède un nouveau gène créé spécifiquement par Eduardo Kac, et qui est une transcription du Cogito ergo sum de Descartes obtenue par un code universel 8-bit ASCII (0 et 1), puis retranscrit en informations génétiques (C,G,A et T). Ce «gène cartésien» transcodé est ensuite couplé à celui d’un autre gène agissant sur la morphologie de la plante. Cette dernière, qui au départ disposait de feuilles planes, détient désormais des feuilles courbes sur les rebords. Le «gène cartésien» devenant alors visible aux yeux de tous.
Selon Kac : «La présence de ce ’gène cartésien’ dans la plante enracinée précisément là où l’humain a perdu devant la machine, révèle la frontière ténue entre l’humanité, les objets inanimés ayant des caractéristiques proches de la vie et les organismes vivants qui contiennent des informations codées numériquement.»
Les deux écrans placés de part et d’autre de l’échiquier accueillent la vidéo projection de deux autres grilles d’échiquiers. On découvre dans chacune des cases, des séquences animées d’êtres et de formes abstraites organiques. Cette nouvelle configuration renforce la complexité du jeu. Il est la proposition d’un territoire fantasmatique des sciences, de la science-fiction et dorénavant de l’Art. Là où il n’y aurait plus de différences tangibles entre les matières.
Tous ces éléments sont abrités, à couvert, dans une boite noire gigantesque, sorte de boîte de Pandore. Pour compléter ce dispositif, où tout se focalise sur la plante, une lampe l’éclaire, de même que sa case, telle un lumière céleste.
Aujourd’hui, l’avènement des biotechnologies et nanotechnologies, après celui de la cybernétique et de l’informatique, comble le fossé, de manière toujours plus subtile, entre l’animé et l’inanimés. Nous avons interrogé l’artiste sur ces questions.
Que pensez-vous de cette évolution au regard de votre art et de l’art contemporain de manière générale ? La connexion entre l’animé et l’inanimé est au cœur de ma démarche. Mon point de départ est la forme virale, le virus étant l’une des premières formes qui se reproduit par elle-même. Tout en portant ma démarche dans la zone d’influence politique — le biopolitique —, je m’en écarte pour porter ma réflexion sur des bases philosophiques. Par exemple, l’androï;de ou l’Homme-plante de La Mettrie seraient ces figures poétiques du langage qui permettent de repenser l’humain et de le redéfinir selon nos propres termes. Inventer de nouvelles formes qui n’existent pas : c’est le contexte de l’œuvre d’art. Tout le travail qui le précède ne m’intéresse pas en tant que tel. Mes réalisations sont des interventions dans la réalité matérielle, qui nous permettent de nous confronter ... |