Un photojournalisme aux abois 16 sept. 2011 Numéro 363 Il se passe toujours quelque chose au festival du photojournalisme «Visa pour l'image» que Jean-François Leroy a créé à Perpignan et qu'il anime et défend avec fougue depuis vingt-trois ans. Mais l'attraction concerne moins le festival en lui-même, qui déroule une même formule d'année en année, que les déclarations tonitruantes de son responsable. Cette année, il s'est surpassé en fustigeant la «presse de merde» accusée de délivrer une «information de merde», et en élevant au rang de méthode «l'emploi des mots grossiers [qui] permet à Visa pour l'image de porter plus loin le cri qu'il pousse depuis vingt-trois ans».
Par André Rouillé
Il se passe toujours quelque chose au festival du photojournalisme «Visa pour l'image» que Jean-François Leroy a créé à Perpignan et qu'il anime et défend avec fougue depuis vingt-trois ans. Mais l'attraction concerne moins le festival en lui-même, qui déroule une même formule d'année en année, que les déclarations tonitruantes de son responsable.
Cette année, il s'est surpassé en fustigeant la «presse de merde» accusée de délivrer une «information de merde», et en élevant au rang de méthode «l'emploi des mots grossiers [qui] permet à Visa pour l'image de porter plus loin le cri qu'il pousse depuis vingt-trois ans». C'est ainsi que le responsable de «Visa pour l'image» croit devoir remplir sa mission de «défendre la profession […] en dénonçant le traitement désastreux et parfois même tout à fait ridicule de l'information» (Libération, 6 sept. 2011).
Il n'est pas certain que la méthode consistant à ajouter de la vulgarité au manichéisme soit la meilleure pour aborder la complexité des mutations de l'information, de la presse et du photojournalisme.
Pour Jean-François Leroy, en effet, les choses sont claires. Les mutations profondes qui agitent le photojournalisme sont provoquées par les dérives d'une «presse [qui] est devenue folle» au cours des vingt dernières années en dérivant du «scoop» au «buzz», du grand reportage aux «ragots people», des photojournalistes aux paparazzi.
Les responsabilités sont ainsi nettement situées du côté de la corporation de la presse contre celle des photographes. A cette nuance près que «le cri qu'il pousse» sans relâche, le directeur de «Visa pour l'image» prend bien soin d'en épargner Paris Match qui a été à l'origine du festival, qui le soutient encore, et qui, surtout, est le parangon de cette dérive de la presse tant dénoncée à Perpignan.
Au-delà de ces petits arrangements avec l'intransigeance, le combat de «Visa pour l'image» pèche par son approche inadaptée des mutations profondes qui agitent la presse, la photographie, et le monde d'aujourd'hui.
L'éthique brandie haut et fort à «Visa pour l'image» s'inspire en effet d'une version très archaïque et très corporatiste de la «vérité» journalistique que les photographes auraient pour mission d'aller (héroïquement) capter dans les zones intenses de misère, de guerres, de dictatures ou de catastrophes naturelles.
Cette mission dévolue au reportage repose en fait sur une très candide surestimation des pouvoirs de vérité de l'enregistrement photographique des apparences. Si en effet l'enregistrement photographique délivre de la vérité, ce n'est guère qu'une vérité de surface, une vérité par contact, une vérité unidimentionnelle arrimée au visible et tributaire de la découpe unidirectionnelle d'une visée.
En fait, la mécanique du festival de Perpignan contribue, par l'héroïsation du reporter et par la théâtralisation des conditions de réalisation de ses images, à convertir en quête de vérité ce qui souvent s'apparente à une spectacularisation du monde.
Les clichés exposés sont ainsi présentés comme des concentrés de courage, de talent, et de mise en danger de soi des reporters engagés dans un corps à corps avec un réel souvent hostile, rétif ou dangereux qu'il faut photographiquement arracher à l'invisibilité, à l'oubli, à la méconnaissance.
A «Visa pour l'image», les reporters consacrent leur vie à dévoiler la supposée réalité tragique d'un monde chaotique, leurs reportages prennent souvent la forme d'exploits ou de défis glorifiés jusque dans la rhétorique discursive des cartels, et plus encore à travers de légitimes soutiens et hommages rendus à leurs collègues du monde entier menacés, persécutés, ou morts en mission…
Cette façon de voir le monde sous ses aspects les plus extrêmes se traduit dans les images par des esthétiques du choc et de l'excès, par des formes violentes et tape-à-l'œil, par des scènes et des sujets insolites et sensationnels. Par une mise en spectacle, c'est-à-dire en fiction, du monde.
L'exaspération du responsable de «Visa pour l'image» est due au fait que cette version du reportage, qui a connu ses heures de gloire dans la seconde moitié du XXe siècle, est aujourd'hui largement dépassée. Non pas à cause de ladite «presse de merde», mais plus largement en raison des manières désormais en vigueur de figurer le monde.
L'époque des héros capteurs de vérité est révolue, et totalement obsolète la notion même de vérité ...
Morituri te salutant GROSSIÈRETÉ Il fut un temps, pas si lointain, où publier la photo d'un mort était, en soi, une grossièreté. Mais c'était aussi une époque où les mots savaient aller au delà du choc des photos. Aujourd'hui, il semblerait que l'on ait choisi de se taire et de se replier derrière des reportages qui semblent manqués quand le journaliste n'est pas pris en otage et ne semble pas le héros de la misère prétendument dénoncée. 17 sept. 2011
Xyzal un peu trop... je suis assez d'accord avec André Rouillé, le reportage n'est pas que ce que nous montre Visa pour l'image, le choix de Visa est de nous montrer des images chocs des pays en guerre...et toutes les années se suivent et se ressemblent....trop c trop...et à la limite les images de Visa se banalisent...du moins pour un temps...il est tant que la programmation change et varie ses thèmes...le temps d'une respiration sinon je crains que le public se désengage de Visa...et puis peut-être qu'un peu d'esthétisme à la Salgado ne nuirait pas car beaucoup de photos en manquait... 17 sept. 2011
ET Visa: une poubelle de photographes? Il est temps d'appeler un chat un chat.
Les tribuns éditoriaux tels qu'un Jean François Leroy, sont effectivement "has-been".
Le show spectacle qui est le "modus éditorial-du-monde-de-la-presse" perd de la vitesse. Tant mieux! Ce qui est le flux du spectaculaire se transforme en flux de l'instant, du quotidien, produit par celui qui le vit.
On peut citer l'affaire Murdoch comme exemple de fin d'une époque à l'instar du mur de Berlin, l'impunité éditoriale voit sa chute... Enfin!
Quand JFL dit "merde" à ceux qui le nourrissent, on peut dire aussi à JFL que la seule qualité de Visa c'est peut être la fête. En aucun cas il n'y a respect des photographes. Celui-ci n'existe qu'en fonction des intérêts de visibilité médiatiques et financiers.
Bref, il est temps qu'une autre formule vienne se caler dans l'ancienne, que l'image des innombrables photographes présents à Visa ne soit plus celle " d'un coup de pied dans une poubelle et il vous sort dix photographes".
Et d'abord, qu'est ce qu'un photographe aujourd'hui? JFL le sait-il ? Et nous, en avons nous une idée?
ET.
18 sept. 2011
PB Trop vraie pour être entendue ... Votre analyse est très juste, trop juste trop vraie pour être entendue de cette profession ...
Le temps du reporter photographe, de la pellicule DES 400 ASA Ilford en Noir et Blanc est bien mort, tout cela fait partie de notre passé, il faut en faire le deuil le plus rapidement possible, avant que les orages qui s'annoncent ne remisent encore bien des désillusions qui se maintiennent encore ...
ne pas s'irriter, ne pas s'inquiéter, éviter de trop se plaindre, et accepter ce qui arrive avec un oeil nouveau ... 18 sept. 2011
FilB Jolies phrases Que de beaux mots et de jolies phrases, quelle recherche dans le vocabulaire. Avec ce style recherché quoique un peu "daté" on comprend que la prose de JFL vous dérange. Vous dénoncez l'archaïsme de son discours et le type d'images présentées à ce festival, mais votre propre définition de la vérité et de la pseudo objectivité de la photo de presse est d'un conformisme confondant. Vous reprenez tous les clichés sur le sujet. La photo de presse réalisée par des professionnels est en train de mourir économiquement. Le vrai problème est que le travail de la masse des amateurs comme vous dites ne le remplace pas. Ces photos d'amateur que vous louez tant sont sans intérêt journalistique la plupart du temps, elles n'apportent ni éclairage, ni réflexion et sont réalisées sans recul et souvent sans retenue aucune. Je ne crois pas que la qualité de l'information y ait gagnée, non plus que la qualité des photographies. Critiquer est chose aisée, mais Visa pour l'Image a le mérite d'exister et cela n'empêche personne de lancer un autre Rendez-vous.
18 sept. 2011
MartaP le photojournalistes Je suis assez d'accord avec FilB. La photo d'amateur ne remplace pas la photo de professionnel... tout comme le bloggeur ne remplace pas le journaliste !! L'image de reportage, ou documentaire, garde tout son intérêt, ne serait-ce que par sa valeur d'évocation, de preuve, de témoignage, sa valeur en tant que document, en tant que support de réflexion et d'analyse (tout comme un article de presse). Encore faut-il qu'elle soit "riche", "originale", de qualité.
Le festival VISA, cepandant, représente trop un photojournalisme du sensationnel, caricatural, dans le style Paris-Match... Peut-être faudrait-il moderniser ce festival. De nombreux photographes professionnels documentent le réel, dans des styles très différents, et leur travail n'est pas forcément sensationnaliste. Je pense qu'Internet est un outil fantastique, mais il est aussi complice de certaines dérives "capitalistes" qui tendent à laminer des secteurs entiers de la création intellectuelle. Communication n'égale pas information !
Un bon coup de régulation dans le monde de l'économie numérique serait salutaire. 19 sept. 2011
Léon L'imaginaire et après.. Quel est le statut de la vérité de l'image? 19 sept. 2011
Josy Merci Oui, merci, car simplement cet article fait du bien. Il dit objectivement la réalité d'un festival devenu le "Cannes" du photojournalisme au fil des ans, et où des milliers de photographes se pressent chaque année pour s'autocongratuler ou tenter de vendre (miraculeusement) un reportage aux iconographes qui ne s'arrêtent même plus pour les rencontrer.
Un festival où les grosses agences qui paient une fortune pour y tenir un stand ont l'assurance implicite en échange d'obtenir une "certaine visibilité" par une expo ou une projection qui leur est consacrée.
Un festival où les sponsors dictent évidemment la direction du festival (comme ailleurs...)
Un festival où les amis de Leroy ont ouvertement chasse gardée.
Oui, merci pour cette bouffée d'oxygène qu'est votre article.
Un photographe qui en a marre de ces images spectacles et cette hypocrisie.
19 sept. 2011
Josy Merci Oui, merci, car simplement cet article fait du bien. Il dit objectivement la réalité d'un festival devenu le "Cannes" du photojournalisme au fil des ans, et où des milliers de photographes se pressent chaque année pour s'autocongratuler ou tenter de vendre (miraculeusement) un reportage aux iconographes qui ne s'arrêtent même plus pour les rencontrer.
Un festival où les grosses agences qui paient une fortune pour y tenir un stand ont l'assurance implicite en échange d'obtenir une "certaine visibilité" par une expo ou une projection qui leur est consacrée.
Un festival où les sponsors dictent évidemment la direction du festival (comme ailleurs...)
Un festival où les amis de Leroy ont ouvertement chasse gardée.
Oui, merci pour cette bouffée d'oxygène qu'est votre article.
Un photographe qui en a marre de ces images spectacles et cette hypocrisie.
19 sept. 2011
Josy Merci Oui, merci, car simplement cet article fait du bien. Il dit objectivement la réalité d'un festival devenu le "Cannes" du photojournalisme au fil des ans, et où des milliers de photographes se pressent chaque année pour s'autocongratuler ou tenter de vendre (miraculeusement) un reportage aux iconographes qui ne s'arrêtent même plus pour les rencontrer.
Un festival où les grosses agences qui paient une fortune pour y tenir un stand ont l'assurance implicite en échange d'obtenir une "certaine visibilité" par une expo ou une projection qui leur est consacrée.
Un festival où les sponsors dictent évidemment la direction du festival (comme ailleurs...)
Un festival où les amis de Leroy ont ouvertement chasse gardée.
Oui, merci pour cette bouffée d'oxygène qu'est votre article.
Un photographe qui en a marre de ces images spectacles et cette hypocrisie.
19 sept. 2011
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