Un photographe des vies meurtries 10 fév. 2011 Numéro 344 Le monde a tant changé qu'il est devenu impossible de le photographier comme hier. Et de continuer à pratiquer et concevoir le document à la manière du XXe siècle. Les bouleversements de la situation du monde, des images, des médias et... de la vérité sont tels que les plus rétifs ont été forcés d'admettre que la notion de document elle-même n'était ni immuable; ni séparée de l'état économique, social et idéologique du monde; ni chevillée à une technologie. Il est ainsi devenu une évidence qu'une photographie n'est pas automatiquement, par essence, documentaire
Par André Rouillé
Le monde a tant changé qu'il est devenu impossible de le photographier comme hier. Et de continuer à pratiquer et concevoir le document à la manière du XXe siècle. Les bouleversements de la situation du monde, des images, des médias et… de la vérité sont tels que les plus rétifs ont été forcés d'admettre que la notion de document elle-même n'était ni immuable; ni séparée de l'état économique, social et idéologique du monde; ni chevillée à une technologie.
Il est ainsi devenu une évidence qu'une photographie n'est pas automatiquement, par essence, documentaire; que la notion de «document» ne se confond pas avec la chimère d'un «degré zéro» de mise en forme; que le plus anodin et spontané cliché est doté d'une forme de part en part singulière, c'est-à-dire singulièrement signifiante; et que les territoires du document et de la fiction ne sont pas séparés par d'inexpugnables frontières. N'en déplaise à Roland Barthes qui n'a cessé d'affirmer ne voir dans une photographie «que la chose» figurée, et d'avouer ainsi être aveugle aux formes, aux choix esthétiques, et aux mécanismes signifiants des clichés, fussent-ils mécaniquement produits.
Ces évidences sur la notion de document énoncées dans le champ théorique se sont imposées avec violence dans le champ de la pratique professionnelle, notamment celle de la photographie de reportage qui connaît depuis les années 1990 de très profonds bouleversements.
De nombreuses agences photographiques ont fermé, ou ont été rachetées, tandis que s'est brouillée la figure mythique du reporter, ce héros de l'information et de la vérité qui a dominé tout le XXe siècle. Sa figure s'est flétrie à mesure que l'information visuelle est passée de la presse sur papier à la télévision; que les sels d'argent des clichés photographiques ont cédé le pas au numérique; que les reporters ont été contraints de passer des grands événements de la planète aux sujets moins glorieux du people.
Le grand chambardement du monde s'est donc traduit par une remise en cause de l'économie, de la technologie, des pratiques et des esthétiques de la photographie.
La photographie a ainsi connu une série de déplacements: des magazines et journaux d'information vers l'exposition et les musées; des images aux sels d'argent vers les réseaux numériques; de l'enregistrement documentaire vers la construction fictionnelle; du mythe de l'objectivité vers une subjectivité assumée, etc. Après avoir été longtemps fédérée sous l'égide du document, la photographie est aujourd'hui éclatée en une myriade de pratiques et d'orientations singulières.
Dans cette situation, le travail qu'Olivier Pasquiers conduit avec assiduité depuis plusieurs années est exemplaire par sa façon de rester fidèle à la grande tradition technique de la photographie tout en se plaçant au plus près des questions sociales et des débats théoriques qui se posent actuellement à la production des images, du sens, et de la vérité.
Côté fidélité à la tradition, Olivier Pasquiers travaille au sein d'une agence de photographes, Le Bar floréal, et réalise des «sujets» à caractère social au moyen de ce qui est désormais, et très vite, devenu le «bon vieux procédé argentique en noir et blanc».
Mais par delà ce respect des matériaux et des procédés traditionnels, Olivier Pasquiers procède à un discret mais radical renouvellement de tous les protocoles de la photographie. Il creuse le document canonique de nouvelles problématiques qui bouleversent les places et rôles du photographe, du modèle et du spectateur, et qui constitue un régime de vérité en profonde rupture avec celui qui a fait les grandes heures de la photographie documentaire.
En outre, et fondamentalement, il inscrit son travail en ces points sensibles — et aveugles — des sociétés occidentales contemporaines: les lieux et situations de grande précarité et d'exclusion. Les protocoles qu'il a élaborés et expérimentés sont autant de moyens de rendre visible ce que la société et les médias maintiennent dans une obscurité complice: les vies lézardées, brisées, meurtries par l'exclusion. Par l'exil et la clandestinité («Maux d'exil», 1996-1998); par les vicissitudes de l'histoire et l'ingratitude de l'armée française à l'égard des anciens combattants maghrébins («Oubliés de guerre», 2004-2005); par l'exploitation économique des travailleurs («Première paye», 2005-2007); par le sida… Olivier Pasquiers est un photographe des vies meurtries.
Franck Longelin Déphotographions-nous!... Petit enfant je les grattais avec l'ongle jusqu'au coeur du papier pour voir si elles disaient vrai, les photos! D'instinct je pressentais déjà leurs mensonges et en souffrais. Photos de mon père, photos de ma mère, de mes frères, de nos paysages de vacances...Photos porno, des guerres, photos dîtes d'art... Même papier glacé ou mat!... Même platitude!...non décidément c'est pas ça!...Cela ne leur ressemble pas! Ce soleil ne chauffe pas, cette terre ne palpite pas, ce sang ne coule pas, ce sexe n'est en rien "L'origine du Monde"!... Que fait le photographe de la chair du monde, de notre peau?... "Voir" c'est éprouver la réalité, toute la réalité!... Et là encore je ne vois rien!... Petit enfant je jouissais déjà de peinture, là, j'y trouvais mon compte. La photographie berce d'illusions. Ceux qui l'aiment se berce d'illusions. Illusions d'autant plus graves qu'elles touchent parfois (comme ici) aux misères humaines. Il y a une obscénité inhérente à la photographie qui surgit avec évidence surtout lorsqu'elle montre les corps outragés (le pire: après un attentat par ex.). Cette obscénité tient de ce que jamais la photographie ne rend compte de notre réalité alors même qu'elle prétend à la vérité. Elle ne saurait en être capable puisque c'est au détriment du fond qu'elle s'attache à la forme; sans les enjeux qu'elle exhibe leurs effets: elle coupe la vérité en deux. Elle ment, elle n'est que surface, apparence, image du réel. Image muette d'événements sans leurs causes intérieures. La surface du réel, sur laquelle glisse la photographie, n'est pas, n'est jamais, la vérité de notre réalité (réalité toujours intérieure qui nécessite une oeuvre peinte ou écrite pour surgir au réel).
Je suis trop attaché à la vérité pour l'attendre de la photographie (d'autant plus que celle-ci peut être "trafiquée"! - c'est d'ailleurs parce qu'elle est "mensonge" par essence qu'elle se prête aussi volontiers et souvent à tous les artifices de l'image).
Robert Capa (le reporter de guerre) disait: " Si vos photos ne sont pas bonnes c'est que vous n'étiez pas assez près!..." Assez près, en effet. Aussi près qu'à "l'intérieur même" (de votre sujet)! Ai-je envie d'ajouter! Mais pour ça il faut être peintre ou romancier! La photographie ne saurait "approfondir" son sujet, elle s'arrête là où commence la peinture. Et l'on peut réaliser un excellent tableau à partir d'une photo, en remplissant son image de "substance humaine"... l'inverse est impossible!
Ainsi, si je suis comme tout le monde attentif à la photographie, je ne la prends jamais pour "argent comptant" ni jamais ne la confond avec l'art. Et je plains ceux qui pensent pouvoir la hisser au niveau de l'art. La photographie entérine la faillite du monde par le crime de l'image. Elle a ouvert à la fin du XIXème l'ère du mensonge généralisé que poursuit aujourd'hui l'ère numérique. De mimésis à virtuel il n'y a qu'un pas.
Souvenez-vous, il y a bien longtemps déjà: L'interdit biblique relatif à l'image n'interdisait pas, il me semble, de faire surgir au réel le corps de la réalité (ce tissus de relations intérieures sensibles et mentales entre Nous et le réel) par la création d'art. En revanche il interdisait la reproduction artificielle du réel: la mimésis. Car oui, la mimésis trahit la vérité de la réalité. Elle invite à un culte du réel pour lui-même, sans transcendance. Elle fait du monde et des hommes un immense réady-made et une immense marchandise. Or "l'habit" que reproduit mécaniquement la photographie ne fait pas les moines que nous sommes! En 2011 nous pouvons comprendre la sagesse de ce commandement car notre civilisation est celle du leurre permanent par l'image qui conduit à toutes les manipulations que nous connaissons et subissons. Alors au "déconnectons-nous" d'Alain Finkielkraut j'ajouterai un fort et clair: "Dé-photographions-nous!" par un retour à l'art, tant qu'il est encore temps!
14 fév. 2011
Maïté Etcheverry Déphotographions-nous !... la suite Bonjour à tous,
Je lis avec assiduité les réactions des lecteurs et en particulier celles de Franck Longelin dans cette revue.
Je suis à chaque fois enchantée de le lire car il me ramène à ce quelque chose d'enfoui, ce quelque chose qui nous relie qui, à l'heure actuelle est bafoué, pollué par les images illusoires, fausses(photographie, télévision, cinéma, publicité, ...)
En lisant la réaction de Franck Longelin, je sors d'un étouffoir, celui de l'illusion. Son texte est une bouffée d'oxygène, je respire, j'existe, je me sens pleinement CORPS. La peinture est un corps, la photographie un ectoplasme.
Franck Longelin est un vrai peintre et cela se sent.
Devant une photographie (quel que soit le sujet), combien de fois j'éprouve une déception liée à la faiblesse, voire la froideur de l'image, et liée aussi à un décalage malsain entre l'image photo et notre perception intérieure du réel. Seul l'art résout ce problème.
Quand Franck Longelin dit "Déphotographions-nous !", j'adore ce verbe/action car j'ai le sentiment de devoir me déshabiller, de me mettre nue... j'adore parce que je ne peux pas tricher !(contrairement à photographions-nous !)
Entre un sexe de femme pris en photo et un sexe de femme peint par Gustave Courbet (le fameux tableau "L'Origine du monde"), il n'y a pas photo ! Le sexe de Courbet est vrai, vibrant, plein de vie ! J'ai envie de le toucher. C'est toute la force de l'Art !
Je ne suis pas tant touchée par les photographies d'Olivier Pasquiers. Il n'y a rien de nouveau. Des photos comme lui, j'en ai vu plein ! Ce n'est pas parce qu'il présente des "vies meurtries" que la photo est forte. La photographie a ses limites. C'est une matière pauvre car illusoire. Il n'y a pas de vibration intérieure et elle a toujours ce côté aguicheur pour attirer le regard du spectateur. Elle est manipulatrice, bref elle triche.
Pour conclure, la photographie est ennuyeuse et ne fait pas le poids à côté de l'Art !
Alors chers amis photographes, à vos pinceaux !
14 fév. 2011
Franck Longelin La "Révolution Poétique"...la voix des cloches. Pénible "choc" de la réalité pour nos intellectuels occidentaux (satisfaction, pour moi) que d'entendre, enfin (toujours pour moi), ce matin sur France-Culture cette jeune artiste égyptienne nous révéler l'espérance qu'elle fonde à travers la révolution politique et sociale en cours dans son pays: UNE REVOLUTION POETIQUE! J'imagine déjà nos "intellos" s'empresser de traduire: "ben oui, ce qu'elle veut, au fond, s'est pouvoir faire comme chez nous à Paris, du skateboard à poil dans les rues du Caire!"... Ben non! Moi je veux croire que cette artiste a une conception plus élevée de la poésie, moins médiocrement "pseudo-surréaliste". Une conception capable de porter la révolution au-delà des frontières de son pays: chez nous, par ex. en Occident. Une révolution contre tous nos matérialismes et nos "enfers mentaux" au raz du sol.
Détestables les commentateurs occidentaux des révolutions tunisienne et égyptienne (ces "têtes pleines" à la solde des marchands du temple, qui ne veulent pas reconnaître la "sainte haine universelle" qu'inspirent aux peuples nos démocraties alliées de cette mondialisation marchande) qui veulent nous persuader que le rêve de ces révolutionnaires serait en vérité notre "enfer" à nous!... Ce qu'il faut espérer, en effet, c'est que leur révolution soit le premier acte d'une révolution poétique mondiale, que cela devienne NOTRE révolution! (Que ce sursaut salvateur de la dignité humaine se produise aux pieds des pyramides est hautement symbolique et devrait faire réfléchir nos "manipulateurs culturels")...... Mais là, soudain, je suis interrompu: pour notre sécurité (c'est sûr!), haut dans l'azur, un avion de chasse à l'exercice fend le ciel de ma ville, son grondement sourd m'écrase au sol, aplatit mon rêve à la raison rampante de nos démocraties, plafonne notre ciel d'une angoisse indigne, me rappelle sans ménagement à l'ordre présent du monde d'en bas!... Mais, comme par miracle, suit maintenant cet autre son: au sol, à deux pas, la modeste église de pierre et de terre fait chanter ses cloches, midi! Leurs voix m'aident à me redresser, puis m'élèvent bien au-delà de l'avion, insecte pitoyable que j'envoie s'écrabouiller sur notre rêve d'un seul coup d'ongle!... Pour sa révolution la poésie devra penser à se doter de ce type de missiles sol/air!...
15 fév. 2011
bibi dépohotographions les Excusez-moi de m'adresser directement à vous, Franck Longelin, mais je me méfie de Google, des fichiers Edvige et de toutes cette techochnoscience qui rend difficile les échanges sous la forme de paroles, propos, images à décoder par les polices et certains hackers mal intentionnés.
Bien sûr, le peintre David peignait : "le serment du jeu de paume" sous le contrôle du Comité de salut public afin de gommer les têtes non recommandables à la postérité. Ainsi Staline et Lénine faisaient effacer des photos les visages de la nomenclature qui étaient passés à la trappe de la dictature bolchévique.
Cela annonçait le Ministère de la Vérité de 1984 de George Orwell et nous y sommes en plein dedans sauf que l'accumulation d'images de vidéo surveillance, de messages Internet sont quasiment non traitables au sens policier du terme par notre société démocratique de marché et de contrôle.
La photo numérique se veut parfaite et le photographe bidouilleur avec son logiciel Photoshop crée un vrai mensonge visuel et virtuel pour lui-même et les spectateurs.
Toutefois, les photos argentiques, au-delà de la photo anthropométrique et policière, sont les traces visuelles d'une réalité d'un passé presque encore artisanal, vue sous un angle et encore une prise de vue aléatoires.
Nous ne pouvons que constater consternés: ce regard derrière le caméscope ou l'appareil photo numérique de nos touristes contemporains ou des photo-reporters qui en oublient la relation poétique au monde et aux gens.
En outre, la photographie au marché se propose comme un déni de la vérité. Au sens, de ne plus être seulement la reproduction d'un regard sur la réalité très proche et trop près car la photo veut plaire à la galerie marchande. Ce n'est point dans la volonté d'une quête de la Vérité des classiques qui se mettaient en expression artistique mais dans l'usage d'un demi-mensonge sur une pseudo réalité en série industrielle et design.
Le collage et le montage d'images sont bouleversés par les détourages/gommages, copier/coller, et les collections d'images du Web.
Je crois dans le hasard de l'esthétique et la simplicité des choses imparfaites et presque éphémères me fascinent, exactement comme un authentique masque en bois de cérémonie africaine ou amérindienne me bouleverse car il en irradie une magie et une aura auprès duquel les bidules ready-made comme des marchandises industrielles design font pâles figures et toc.
Si la révolution égyptienne se veut poétique, elle le sera comme un complot des funambules, ainsi que l'écrivait Albert Cossery, pour quelques uns qui sauront être créatifs, inventifs, chercheurs mais prudents au sens du courtisan de la Renaissance italienne (diplomate, moqueur et courtois/chevaleresque) vis à vis du prince et de ses sbires.
Bien à vous
http://www.theatredemasquesmagique.fr
16 fév. 2011
Franck Longelin consentir au "meurtre de la parole" Merci pour votre mot, nous sommes d'accord. Il ne faut pas avoir peur. La liberté d'expression n'existe que si l'on en use. Laisser la peur (de dire les choses) s'installer c'est participer, malgré soi, à l'avènement des dictatures. C'est bien ainsi qu'elles fonctionnent! Aussi faut-il toujours mieux "dire ce que l'on pense" (au risque de se tromper - et là, on peut toujours en discuter, c'est l'exercice même de la démocratie) plutôt que de se taire, c'est à dire consentir au "meurtre de la parole". Fraternellement à vous.
16 fév. 2011
P.V Fait de structure. Le grain de l'émulsion n'est certes pas la touche.
http://theoriedelapratique.hautetfort.com, note du 24 12 2010, De Damisch à During. 19 fév. 2011
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