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ART | EDITORIAL

344
Olivier Pasquiers, «Nous ...notre corps», 2002-2003. 50 cadres (30 photographies et 20 textes). 40 x 50 cm.<br><br>© Olivier Pasquiers<br /> Un photographe des vies meurtries
10 fév. 2011
Numéro 344
Le monde a tant changé qu'il est devenu impossible de le photographier comme hier. Et de continuer à pratiquer et concevoir le document à la manière du XXe siècle. Les bouleversements de la situation du monde, des images, des médias et... de la vérité sont tels que les plus rétifs ont été forcés d'admettre que la notion de document elle-même n'était ni immuable; ni séparée de l'état économique, social et idéologique du monde; ni chevillée à une technologie.
Il est ainsi devenu une évidence qu'une photographie n'est pas automatiquement, par essence, documentaire
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carre_rouge  Par André Rouillé

Le monde a tant changé qu'il est devenu impossible de le photographier comme hier. Et de continuer à pratiquer et concevoir le document à la manière du XXe siècle. Les bouleversements de la situation du monde, des images, des médias et… de la vérité sont tels que les plus rétifs ont été forcés d'admettre que la notion de document elle-même n'était ni immuable; ni séparée de l'état économique, social et idéologique du monde; ni chevillée à une technologie.
Il est ainsi devenu une évidence qu'une photographie n'est pas automatiquement, par essence, documentaire; que la notion de «document» ne se confond pas avec la chimère d'un «degré zéro» de mise en forme; que le plus anodin et spontané cliché est doté d'une forme de part en part singulière, c'est-à-dire singulièrement signifiante; et que les territoires du document et de la fiction ne sont pas séparés par d'inexpugnables frontières. N'en déplaise à Roland Barthes qui n'a cessé d'affirmer ne voir dans une photographie «que la chose» figurée, et d'avouer ainsi être aveugle aux formes, aux choix esthétiques, et aux mécanismes signifiants des clichés, fussent-ils mécaniquement produits.

Ces évidences sur la notion de document énoncées dans le champ théorique se sont imposées avec violence dans le champ de la pratique professionnelle, notamment celle de la photographie de reportage qui connaît depuis les années 1990 de très profonds bouleversements.
De nombreuses agences photographiques ont fermé, ou ont été rachetées, tandis que s'est brouillée la figure mythique du reporter, ce héros de l'information et de la vérité qui a dominé tout le XXe siècle. Sa figure s'est flétrie à mesure que l'information visuelle est passée de la presse sur papier à la télévision; que les sels d'argent des clichés photographiques ont cédé le pas au numérique; que les reporters ont été contraints de passer des grands événements de la planète aux sujets moins glorieux du people.

Le grand chambardement du monde s'est donc traduit par une remise en cause de l'économie, de la technologie, des pratiques et des esthétiques de la photographie.
La photographie a ainsi connu une série de déplacements: des magazines et journaux d'information vers l'exposition et les musées; des images aux sels d'argent vers les réseaux numériques; de l'enregistrement documentaire vers la construction fictionnelle; du mythe de l'objectivité vers une subjectivité assumée, etc. Après avoir été longtemps fédérée sous l'égide du document, la photographie est aujourd'hui éclatée en une myriade de pratiques et d'orientations singulières.

Dans cette situation, le travail qu'Olivier Pasquiers conduit avec assiduité depuis plusieurs années est exemplaire par sa façon de rester fidèle à la grande tradition technique de la photographie tout en se plaçant au plus près des questions sociales et des débats théoriques qui se posent actuellement à la production des images, du sens, et de la vérité.

Côté fidélité à la tradition, Olivier Pasquiers travaille au sein d'une agence de photographes, Le Bar floréal, et réalise des «sujets» à caractère social au moyen de ce qui est désormais, et très vite, devenu le «bon vieux procédé argentique en noir et blanc».

Mais par delà ce respect des matériaux et des procédés traditionnels, Olivier Pasquiers procède à un discret mais radical renouvellement de tous les protocoles de la photographie. Il creuse le document canonique de nouvelles problématiques qui bouleversent les places et rôles du photographe, du modèle et du spectateur, et qui constitue un régime de vérité en profonde rupture avec celui qui a fait les grandes heures de la photographie documentaire.

En outre, et fondamentalement, il inscrit son travail en ces points sensibles — et aveugles — des sociétés occidentales contemporaines: les lieux et situations de grande précarité et d'exclusion. Les protocoles qu'il a élaborés et expérimentés sont autant de moyens de rendre visible ce que la société et les médias maintiennent dans une obscurité complice: les vies lézardées, brisées, meurtries par l'exclusion. Par l'exil et la clandestinité («Maux d'exil», 1996-1998); par les vicissitudes de l'histoire et l'ingratitude de l'armée française à l'égard des anciens combattants maghrébins («Oubliés de guerre», 2004-2005); par l'exploitation économique des travailleurs («Première paye», 2005-2007); par le sida… Olivier Pasquiers est un photographe des vies meurtries.

La série «Maux d'exil» ...


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