Ressouder la scène artistique 12 mai 2011 Numéro 356 Plusieurs pétitions circulent actuellement au sein de ladite «scène artistique française occultée depuis plus de trente ans». C'est assez rare pour en faire l'indicateur d'une situation tendue d'effervescence et d'exaspération. La première pétition intitulée «Nouveau scandale à la Culture: la Palais de Tokyo» a été rédigée dans la «colère et la stupéfaction», juste après la démission d'Olivier Kaeppelin de son poste de président virtuel du Palais de Tokyo. Elle a eu le mérite de rendre largement publique une situation de crise, mais en rendant un hommage inutilement appuyé à l'homme. C'est plus de réflexion prospective que de fiction nostalgique dont la scène artistique a aujourd'hui besoin en France pour se ressouder.
Par André Rouillé
Plusieurs pétitions circulent actuellement au sein de ladite «scène artistique française occultée depuis plus de trente ans». C'est assez rare pour en faire l'indicateur d'une situation tendue d'effervescence et d'exaspération. La première pétition intitulée «Nouveau scandale à la Culture: la Palais de Tokyo» a été rédigée dans la «colère et la stupéfaction», juste après la démission d'Olivier Kaeppelin de son poste de président virtuel du Palais de Tokyo. Si elle a eu le mérite de rendre largement publique une situation de crise, elle rend un hommage inutilement appuyé à l'homme qui, «par ses actions, ses écrits et son engagement constant reste la personne la plus compétente pour mener à bien cette entreprise [du nouveau Palais de Tokyo] dont il est l'initiateur». Était-il opportun et fécond d'entonner l'antienne de l'homme irremplaçable, du sauveur solitaire et déterminé abattu après avoir si courageusement résisté aux «pressions et obstacles bureaucratiques»... Car c'est peut-être plus de réflexion prospective que de fiction nostalgique dont l'art d'aujourd'hui a besoin en France.
Si Olivier Kaeppelin connaît assurément bien l'art français, s'il a visité beaucoup d'ateliers, écouté longuement les artistes, et entretenu des relations chaleureuses avec nombre d'entre eux, il a aussi occupé d'importantes responsabilités au ministère de la Culture où il a mené sa carrière sans se soustraire aux classiques rapports de pouvoir. Il a par exemple, dans le cadre de ses fonctions, conçu et organisé sous la verrière du Grand Palais ces manifestations grandioses que sont la triennale «La Force de l'art» et la biennale «Monumenta». Un inventaire critique devrait permettre d'en évaluer les effets et de les mesurer à l'aune des besoins de cette partie de la «scène artistique française» qui est en souffrance et en quête légitime de visibilité.
Mais surtout, son projet d'aménagement du Palais de Tokyo remis en 2009 à la ministre de la Culture Christine Albanel sous le titre Un nouveau lieu pour la création et les créateurs en France, n'est peut-être pas aussi digne d'éloges qu'il y paraît. Ce projet a certes l'immense mérite d'affirmer avec netteté la nécessité d'«exposer et de valoriser la création et les créateurs confirmés de la scène française». Mais il le fait d'une façon qui repose sur des conceptions de l'art, de la création ainsi que de la diffusion et des relations entre les œuvres qui, pour être certainement impensées, n'en sont pas moins préjudiciables.
Le rapport entérine, redouble, et ainsi cautionne sans l'interroger, le clivage de la création plastique en deux camps hermétiques: les «créateurs confirmés de la scène française» et la «création émergente française et internationale». Et il donne même à ce clivage du champ de la création la consistance d'une expression spatiale et architecturale en envisageant de superposer les deux scènes: les jeunes-émergents au-dessus (dans l'actuel Palais de Tokyo), les confirmés au-dessous (dans les sous-sols promis à la réhabilitation). La superposition des lieux venant, de fait encore, renforcer la hiérarchie et la disjonction entre les deux scènes.
S'il s'agissait de conférer de la visibilité à tout un pan de la création et des artistes français que la mondialisation de l'art a plongés dans l'ombre et frappés d'un certain oubli; s'il s'agissait de faire connaître et reconnaître l'existence et la qualité d'un important corpus d'œuvres trop rarement vues; s'ils s'agissait de renouer les liens distendus qui unissent secrètement les œuvres d'époques différentes par delà les circonvolution du temps, des modes et des intérêts; s'ils s'agissait de donner corps à cela que chaque œuvre contemporaine est habitée et travaillée par nombre de celles qu'ils l'ont précédées; s'il s'agissait en somme d'affirmer que le temps des œuvres n'est pas celui, linéaire, de la chronologie ordinaire des travaux et des jours; si la mission était celle-ci, alors il faudrait bien constater que les propositions contenues dans le rapport Un nouveau lieu pour la création et les créateurs en France n'y répondent pas. Ou si peu.
En réalité, par delà de louables intentions, ce projet convertit de l'invisibilité en division. Division entre dessus et dessous, division entre jeunes-émergents et confirmés, division entre international et national-français. D'une certaine façon, ceux d'en bas sont maintenus dans l'ombre de ceux d'en haut, et sont promis à en être guère que l'envers négatif.
Aude de Kerros "Schisme dans la secte"
"Schisme dans la secte"
De quoi s'agit-il en réalité? Depuis plus de trente ans nous avons non pas un "Ministère de la Culture" mais un "Ministère de la Création" dirigé par un corps de fonctionnaires, "les inspecteurs de la création". C'est le coeur de l'unique réseau de consécration artistique en France qui a sattélisé les collectionneurs importants, quelques galeries, l'argent du mécénat privé, les grands médias. Ce fait se révèle articide.
L'affaire du Palais de Tokyo révèle une évolution fatale de la machine à consacrer: Le temps passant, la secte trentenaire des "inspecteurs de la création" comprend désormais deux générations: les juniors et les seniors et l'on voit apparaître un schisme.
La véritable scène française observe ce qui n'est qu'une "Révolution de palais" avec amusement et perplexité... Elle aimerait bien voir qui a signé pour qui? Mais on ne lui donne pas ce plaisir... A t-on signé dailleurs autant qu'on ne le dit? Elle sait qu'elle assiste à une représentation théâtrale, avec intention de manipuler l'opinion, comme d'habitude. Elle siffle, pour signaler que personne n'est dupe, que l'on rit.
La seule solution c'est de fondre par un décret, d'un trait de plume, le corps des "inspecteurs de la création" dans un autre corps de fonctionnaires et d'atténuer ainsi le phénomène sectaire si préjudiciable à la création. Il n'y aura pas de manif, pas de larmes. C'est si simple! Dire que nos politiques n'ont pas de programme culturel, pas d'idées pour les prochaines élections! Qu'ils sachent
que l'unique corps de fonctionnaires de la création en Europe (à part nos chers "inspecteurs de la création" bien sur) les "ingénieurs des âmes en chef" crées par Joseph Staline ont disparu corps et bien avec la chute du régime, au début des années 90. Vingt ans déjà!
13 mai 2011
Olivier Long ( immergé dans la peinture) J'émerge profond! « Les jeunes-émergents au-dessus (dans l'actuel Palais de Tokyo), les confirmés au-dessous (dans les sous-sols promis à la réhabilitation). » Très bien, très bien ; mais en plus de cela, Il faudrait penser un espèce de troisième sous-sol, où l’on pourrait creuser très profond des galeries dans tous les sens. Et s’il reste une petite place encore en dessous je la veux bien. Creusez moi un petit caveau très lointain où je pourrai m’amuser tranquillement. Qui sait ce qui reste des artistes émergents qui exposaient en plein air à Lascaux ! (Bouffés par les mammouths ?). Je préfère émerger profond. 14 mai 2011
Olivier Long ( immergé dans la peinture) J'émerge profond! « Les jeunes-émergents au-dessus (dans l'actuel Palais de Tokyo), les confirmés au-dessous (dans les sous-sols promis à la réhabilitation). » Très bien, très bien ; mais en plus de cela, Il faudrait penser un espèce de troisième sous-sol, où l’on pourrait creuser très profond des galeries dans tous les sens. Et s’il reste une petite place encore en dessous je la veux bien. Creusez moi un petit caveau très lointain où je pourrai m’amuser tranquillement. Qui sait ce qui reste des artistes émergents qui exposaient en plein air à Lascaux ! (Bouffés par les mammouths ?). Je préfère émerger profond. 14 mai 2011
Sharlot Stoned Juste juste André, quelle autre impression que la justesse votre article pourrait inspirer, cela est une spécialité bien française que l'éradication d'un mouvement par un autre, en lieu et place d'une juxtaposition des artistes et de leurs œuvres dans le continuum du temps...je le constate et le regrette pour ma part depuis toujours, et aujourd'hui, par-dessus le marché, l'art et donc ceux qui le font sont victimes de l'éloignement de ce qui est et devrait être le seul fondement véritable à l'art et des artistes, à savoir l'impossibilité d'être autre chose ou d'exister ailleurs ou autrement qu'à travers cette voie et ce choix extrêmement difficiles, pour se retrouver malgré eux victimes du marché.
Pour moi, nous sommes depuis 20 ans, et sans doute encore pour les trente à venir, dans le seul mouvement de marché de l'art, qui finira par l'achever. L'art est un combat, et le street art est ou plutôt sera le seul mouvement digne de ce nom des années 00 et à venir. Seulement, naturellement...comme d'habitude, l'avant-garde est rarement reconnue en son temps, et les quelques tentatives et démonstrations d'agnès b ou de la fondation cartier absolument pas fédératrices, tout juste comme une sorte d'écho à un effet de mode, n'auront par leur survol rien engendré d'intérêt de la part des décideurs, des comités de foires d'art contemporain notamment...et ça n'est sans doute pas avec O.K non plus que cela aurait changé.
http://www.dailymotion.com/video/ximbur_freewayinemaj
Bien à vous, Sharlot Stoned 14 mai 2011
Hervé Le saut de l'ange Mais perdre ses amis inspecteurs serait comme arracher les petits de la mamelle... trente ans de FRAC FNAC etc... ! Un âge bien avancé. Au fait qui a signé cette pétition? 15 mai 2011
Léon L'art au service du peuple Un jour de mai 68, Michel Troche apporta à l'Ecole des Beaux Arts occupée, un manifeste inspiré par le P.C.:"Nous ne voulons plus décorer les appartements de la bourgeoisie..." Il devint plus tard le premier Inspecteur Général à la création. 15 mai 2011
Léon L'art au service du peuple Un jour de mai 68, Michel Troche apporta à l'Ecole des Beaux Arts occupée, un manifeste inspiré par le P.C.:"Nous ne voulons plus décorer les appartements de la bourgeoisie..." Il devint plus tard le premier Inspecteur Général à la création. 15 mai 2011
piero merci André Merci André pour cet éditorial articulé sur des ambitions réfléchies et légitimes. En souhaitant avec vous que cette articulation ne demeure pas une simple formule destinée aux institutions. Car les questions que l'on peut se poser sont :est-ce bien aux institutions (seulement) qu'est destiné ce type de projet? S'agit-il exclusivement du monde de l'art? Ce clivage dont vous parlez n'est-il pas la marque des institutions françaises en général et par ricochet l'empreinte indélébile de l'académie, son rôle ?
Si la conception de l'art que vous évoquez en citant Agamben, à laquelle j'adhère sans hésiter, est juste et idéale, ne faudrait-il pas l'adresser aussi aux premiers intéressés, à savoir les artistes?
16 mai 2011
Bill Palais de Tokyo C'est donc entendu, les expos du Palais de Tokyo sont formidables... J'encourage chacun à se rendre dans ce temple de la branchitude subventionnée et dire ici ce qu'ils pensent des installations minables d'étudiants aux beaux arts qu'on y voit. 16 mai 2011
c.anne quel est le sens de votre signature ? Cet éditorial complète et c'est heureux le précédent dans lequel on aurait aimé mieux voir transparaître les propos tenus ici.
Vous direz-nous dans le prochain éditorial le sens de votre signature apposée sur cette pétition si totalement favorable à M. Kaeppelin?
Votre signature en cotoie en effet de très diverses dont certaines on le sait n'approuvent pas les 'Force de l'art' & co
...
Stratégie politique/médiatique assurément mais on aimerait en lire une analyse! 17 mai 2011
théo Traduction vaut analyse ''Force de l'art'', traduction de ''Art's strength'' qui est en conclusion du manifeste de l'art conceptuel de Kosuth ''Art after philosophy", et qui est devenu le label de ''l'art en France'' de par les bons soins des agents de ceux qui nous veulent du bien. 18 mai 2011
Martine Salzmann Tourner une page Aujourd’hui les décisions ministérielles dans l’affaire Chaillot II et la pétition Kaeppelin qui leur fait face, mettent au centre du débat public la question : quelle politique culturelle serait nécessaire aux artistes plasticiens aujourd’hui ?
Belle occasion pour réfléchir à un changement qui tarde à venir, que nous appelons de nos vœux, qui se cherche, paraît puis se perd. Bien sûr qu’une politique utile ne consiste pas seulement à aider les très jeunes artistes sortant des écoles et les artistes confirmés à émerger sur le Marché, comme le prévoyait le projet de Kaeppelin.
Une nouvelle priorité est désignée par le foisonnement d’artistes actifs et intéressants, condamnés à l’invisibilité par les critères officiels de ces trente dernières années.
Penser une politique culturelle capable de remédier à cela, c’est déjà affirmer que l’Etat n’a pas à choisir entre artistes susceptibles de devenir des valeurs sur le marché et les autres. La démocratie porte l’exigence de soutenir un domaine de compétences et des structures opérationnelles et non pas les privilèges de quelques-uns.
Aujourd’hui, l’ensemble des artistes vivants en est réduit aux salons. Une politique culturelle démocratique devrait déjà en assurer la gratuité à une époque où l’espace est devenu une denrée de luxe. Mais cette évolution est utopique, non pas pour des raisons financières, mais parce que nos cadres culturels méprisent les salons et discriminent les artistes entre "locaux" et "internationaux", "nostalgiques" et "contemporains".
Cette distinction improductive repose sur un amalgame entre "art vivant" et "art d'avant-garde". Or le vivant pérégrine.
Les arts d’avant-garde, conceptuels et minimalistes sont devenus les icônes artistiques de la deuxième moitié du XXe siècle, et en sont à chercher leur valeur historique et financière sur le Marché. Du même coup, ils perdent leur pertinence pour représenter une pensée créatrice au présent. Le Marché, toujours en retard, n’est pas à même de reconnaître ce qui est vivant dans l’art aujourd’hui.
Ce vivant n’est donc plus dans les qualités d'insolence et d'insurrection, la précarité de moyens, l’engagement pseudo politique, l'annexion du territoire d’autrui, la prédominance du verbe, la jeunesse, l’éphémère, le spectacle, l’animation des masses populaires, l’internationalité, le gigantisme, l’inconscience, l’énergie, la fraîcheur… comme nous le feraient croire les expositions officielles, de "La Force de l’art" aux "Nuits Blanches".
Cette vision anorexique de l’art vivant devrait céder la place à plus de largeur et de hauteur de vue pour englober l’ensemble du paysage, et soutenir les diversités de pratique et de pensée artistiques devant le changement d’échelle sans précédent que nous vivons et qui présente maints dangers pour les armatures démocratiques de notre culture.
En commençant par respecter ce qui résiste et reste vivant à travers les difficultés. En cessant de renier des pratiques qui ont su traverser les siècles en sachant se remettre en question, comme la peinture, la gravure, la sculpture, et sont toujours d’actualité grâce à une adéquation inégalée à la plasticité.
Mais éviter l’élitisme et cesser toute discrimination d’âge, de technique et de style, ne suffit pas. Il faut venir à bout de cette bonne conscience massifiante qui tue l’intelligence des différences. Travailler à scinder les tautologies, à exhausser les complexités, à respecter les nécessaires distances entre la plasticité et le sens, car en arts, le sens émerge des contrastes et des oppositions diamétrales. Et tuer les antagonismes, c’est tuer le sens.
Mettre en présence des artistes d’âges, techniques, et styles divers, choisir les facettes (les œuvres) pour faire émerger du concept et pas des personnalités. Faire résonner les divergences pour dégager du sens, voilà qui est culturellement plus intéressant qu’un assujettissement plus ou moins veule aux exigences du Marché.
Avec cette affaire une page se tourne, non pas parce qu’un cadre culturel en remplace un autre à Chaillot II, mais parce que cela permet de rappeler que les 80th sont loin. Aujourd’hui les enjeux ne sont plus stylistiques et les arts conceptuel, minimaliste, ou d’avant-garde sont des styles (passés). Il y a du travail à faire pour extraire du chaos les bases d’une régénération possible. À cet endroit, ni le marché ni l’État n’en savent plus que les artistes.
18 mai 2011
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