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ART | EDITORIAL

Johannes Norlander, <em>Villa Palladio</em>, Suède, 2012. Maquette. Courtesy Villa Noailles, © Johannes Norlander<br /><br><br><br /> Qui a droit à l'art?
01 fév. 2013
Numéro 406
L'émotion a été vive lors du dernier «Printemps des arts» de Tunis après l'assaut d'un commando d'islamistes fanatiques au cours duquel des œuvres ont été endommagées. Aux yeux des vandales, ces œuvres étaient triplement inacceptables: politiquement subversives, offensantes pour la religion, et… créées par des femmes. Au Mali, d'autres islamistes ont annexé le pays en détruisant des statues séculaires, joyaux de la culture malienne, tandis qu'hier ils faisaient retraite… en détruisant de précieux manuscrits. En Russie, le «droit à l'art» est garanti, à condition d'en faire bon usage, comme l'ont appris à leurs dépens les Pussy Riot. Quant à la France, une nouvelle condition vient d'être posée (au musée d'Orsay) pour avoir «droit à l'art»: il faut sentir bon…
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Par André Rouillé

Lors du dernier «Printemps des arts» de Tunis l'émotion a été vive après l'assaut d'un commando d'islamistes fanatiques au cours duquel des œuvres ont été délibérément endommagées. Aux yeux des vandales, ces œuvres étaient triplement inacceptables: politiquement subversives, offensantes pour la religion, et… créées par des femmes. Trois motifs qui, à la croisée de l'extrémisme et de la religion, ont donc suffi pour que soit bafoué le «droit à l'art» des artistes comme des spectateurs. Ailleurs, au Mali, d'autres islamistes ont annexé le pays en détruisant des statues séculaires, joyaux de la culture malienne, tandis qu'hier ils faisaient retraite… en détruisant de précieux manuscrits. A l'annexion et à la désertion, la culture et à l'art ont été visés. En Russie, le «droit à l'art» est garanti, à condition d'en faire bon usage, comme l'ont appris à leurs dépens les Pussy Riot.
Quant à la France, une nouvelle condition vient d'être posée pour avoir «droit à l'art»: il faut sentir bon… Faute de quoi, on risque la reconduite musclée à la sortie, comme la pratique à merveille les vigiles du musée d'Orsay.

L'art n'a pas toujours occupé dans la société la place qu'on lui connaît aujourd'hui. Après avoir été longtemps un privilège aristocratique, puis l'apanage des classes bourgeoises aisées, il est progressivement descendu dans la hiérarchie sociale au rythme des affirmations et aléas de l'idéal démocratique, ainsi que de l'essor des loisirs et… de l'économie de marché. Après le Front populaire, Jean Vilar, fondateur du Festival d'Avignon (1947) puis directeur du TNP (Théâtre national populaire), a été un ardent défenseur de la popularisation du théâtre vivant, de la démocratie culturelle, et un fervent avocat de «l'élitisme pour tous».
Au fil des années, en France au moins, un «droit à l'art» s'est ainsi affirmé. Droit plus formel que réel, soumis aux vicissitudes de la vie politique et aux évolutions de la société.

André Malraux a été l'une des figures de ce sinueux parcours du «Droit à l'art». Mais son apport incontestable, en particulier celui des Maisons de la culture en 1961, se conjuguait avec une conception plutôt restrictive du droit d'accès à l'art. S'il affirmait vouloir «rendre accessibles les œuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de Français», ses intentions n'étaient que très mollement populaires et démocratiques. Et surtout, elles reposaient sur une conception erronée selon laquelle les grandes œuvres agiraient à elles seules sur les spectateurs, par contact direct, sans la médiation d'un savoir préalable ou d'une pédagogie, sans distinction sociale ni de limites temporelles et culturelles.

Croyant aux universaux de l'art, à la magie des œuvres, André Malraux était trop idéaliste, trop élitiste, et politiquement trop éloigné du peuple, pour défendre un droit populaire et démocratique à l'art, et pour admettre les mécanismes d'accès aux œuvres que Pierre Bourdieu décrira dans son livre L'Amour de l'art. Aux antipodes de Malraux, Bourdieu mobilise les outils de la sociologie pour soutenir que les contacts directs avec les œuvres ne peuvent être féconds qu'à la condition de «s'exercer sur des sujets que l'action systématique et prolongée de l'Ecole a préparés à en subir l'effet». Il précise en outre, à l'encontre des Maisons de la culture, que l'institution scolaire est la seule capable de «développer chez tous les membres de la société sans distinction l'aptitude aux pratiques culturelles».

Enfin, à la différence de cet idéal de «culture pour tous», voire d'«élitisme pour tous» cher à Jean Vilar, Malraux s'est prononcé en faveur d'une «culture pour chacun». Selon lui, «dans l'un des cas, il s'agit, en aidant tout le monde, de faire que tout le monde aille dans le même sens; dans l'autre cas, il s'agit que tous ceux qui veulent une chose à laquelle ils ont droit puissent l'obtenir» (Assemblée nationale, 27 oct. 1966).
Par delà le mode binaire de sa pensée, le célèbre ministre-écrivain confirmait là, et approuvait, que «tout le monde» n'a pas droit à la culture, et que son action ministérielle se limitait à satisfaire seulement l'élite les détenteurs légitimes de ce «droit». Il révélait le sens de son action: ne pas chercher à élargir le périmètre social du «droit» à l'art et à la culture, ...
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