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La publication annoncée du livre Rétromania par le journaliste britannique Simon Reynolds, spécialiste de musique, relance à nouveaux frais la question récurrente des rapports que l'art contemporain entretient avec le passé, en insistant sur cette apparente incongruité selon laquelle la création contemporaine serait engluée dans le passé. Il y aurait donc une disjonction entre l'hypermodernité de la face technologique de l'époque, engagée dans une quête effrénée de nouveautés et d'innovations, et sa face culturelle et artistique, étouffée sous le poids du passé et de la tradition. Le monde de l'art et de la culture irait ainsi en sens inverse de celui de la technique. La révolution numérique, qui projette aujourd'hui la technique vers le futur, contribuerait à un repliement de l'art et de la culture sur le passé.
La situation est sans doute nouvelle, en tout cas très différente de l'époque de la modernité où l'art et la technique avançaient de concert sur la voie escarpée du progrès. C'est avec la postmodernité, au dernier quart du siècle dernier, qu'une discordance s'est produite entre les temps de la technique et ceux de la culture, doublée d'une inversion de la perspective des avant-gardes qui avaient élevé l'art et la culture à une dimension prospective et transformatrice. Alors qu'aux époques «glorieuses» du XXe siècle les progrès technologiques se conjuguaient avec une effervescence artistique, la récession économique semble aujourd'hui s'accompagner d'une glaciation de la culture.
Pour Simon Reynolds, dont les réflexions reposent principalement sur la musique contemporaine britannique, cette asphyxie de la culture et de l'art contemporains serait un effet quasi mécanique d'internet en cela qu'il permettrait techniquement (par les réseaux numériques) et économiquement (par la gratuité) de donner «accès sans limite à tout ce qui a été produit dans l'histoire, partout dans le monde» (Libération, 04 févr. 2012).
En assurant ainsi un accès facile, rapide et large — inouï — à l'ensemble du patrimoine culturel mondial, internet donnerait aux œuvres une visibilité immense qui ferait passer l'art, les images et la culture de l'état de rareté à celui de la profusion. Mais au prix d'une ruse: la ladite profusion, en tant qu'envers de la rareté, ne serait qu'une forme symétrique mais non moins contraignante de la culture.
Dans ces conditions, l'acte même de créer serait profondément changé. Autant inventer du nouveau, briser les cadres et tracer des devenirs est, en situation de pénurie et de limitation, à la fois possible et nécessaire; autant l'accès sans limite à des produits et des œuvres de toutes sortes, toujours-déjà-vus, sature les regards, et détourne la création de la possibilité — et peut-être même de la nécessité — d'inventer du nouveau.
Dans une période constructive, orientée vers l'avenir et animée par l'idée de progrès, le nouveau est ce qui, en art, confère à la création sa force d'ouverture, par laquelle elle peut briser des cadres, lever des obstacles, creuser des brèches, et tracer des perspectives. En période de profusion, au contraire, la création est confrontée à une autre réalité : elle est comme engluée dans une masse redondante et proliférante de produits, d'informations, d'attitudes, de signes et de marchandises, à gérer, à maîtriser, à composer et à agencer en formes, en œuvres, et surtout en sens.
Créer en période de rareté n'est donc pas du même ordre que créer en période de profusion. Globalement, le passage de l'une à l'autre situations de création s'est opéré, en Occident, entre les années 70 et 80 par un basculement du modernisme au postmodernisme.
Alors que durant tout un siècle la création avait, en art, consisté à inventer de nouvelles procédures, de nouvelles formes, de nouveaux matériaux ; alors que le modernisme artistique et culturel se déployait en congruence avec le mouvement extra-esthétique des techniques ; alors qu'il s'était largement agi, dans une conception de progrès continu, de faire table rase du passé; le postmodernisme introduisait un paradigme différent : un retour assumé vers le passé, et par conséquent un décrochage de l'art par rapport à la technique.
Il ne s'agissait plus tant d'inventer du nouveau à partir de matériaux bruts et informes que de mixer et de combiner une matière déjà formée, et déjà signifiante, d'œuvres, d'images, de documents déjà existants et de plus en plus largement accessibles. L'invention changeait ainsi de nature et de forme parce qu'elle s'opérait à partir de matériaux-symboles, toujours-déjà ... |