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Le succès récent de la foire Paris Photo, et la profusion des festivals de photographie sans cesse plus nombreux depuis les années 1970 en France et dans le monde, sont paradoxalement autant de signes d'un phénomène sans doute irréversible: le crépuscule de ce photojournalisme auquel des reporters comme Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, et beaucoup d'autres, ont donné ses lettres de noblesse.
L'essor de la photographie numérique n'est évidemment pas la cause principale de cette agonie du photojournalisme, qui est très directement provoquée par les bouleversements auxquels le monde est soumis depuis un peu plus d'un quart de siècle.
Après avoir connu un développement immense dans l'Entre-deux-guerres conjointement à l'expansion de la presse d'information illustrée, le photojournalisme a trouvé un nouvel élan à la Libération et durant quelques décennies encore. A ces époques en effet, la presse imprimée et la photographie étaient unies dans un alliage qui puisait sa force dans sa nécessité socio-historique. Cet alliage, qui s'est traduit par l'essor vertigineux des magazines illustrés, a permis aux sociétés avancées de l'époque de projeter les regards aux confins d'un monde en pleine extension, de s'autoreprésenter, de constituer un socle visuel commun, et d'accompagner la marche allègre du progrès.
Ces fonctions sociales que le cinéma ne pouvait pas assumer, et que la télévision n'a véritablement prises en charge que tard dans le XXe siècle, ont donc été assurées par l'alliage de la photographie et de l'imprimerie — entre le papier, les sels d'argent et l'encre.
On croyait alors à la vérité des images comme à la marche du progrès vers un monde meilleur.
C'est peut-être cela qui définirait l'époque de la photographie aux sels d'argent: les opérateurs autant que les spectateurs croyaient au monde et à la capacité de la photographie d'en capter des atomes de vérité. A condition, évidemment, de respecter certains protocoles comme celui qu'Henri Cartier-Bresson définit dans les années 1950 par une dimension temporelle (le fameux «instant décisif»), une dimension formelle (le respect du nombre d'or dans les compositions), ainsi qu'une dimension éthique (l'interdiction de toute mise en scène, de tout recadrage, et de toute retouche).
Mais ce bel édifice de la vérité photographique s'est fissuré avec le monde auquel il était accordé. Quand les mirages du progrès ont laissé paraître leurs revers; quand les grands récits d'avenir meilleur sont venus buter sur la rude réalité quotidienne; quand les pouvoirs politiques des blocs qui verrouillaient le monde ont été ébranlés (au Vietman pour les USA, puis au pied du Mur de Berlin pour l'ex-URSS); quand, également, l'univers industriel des choses matérielles a été débordé par celui de l'information et des réseaux numériques. Autrement dit, tout a basculé quand les matières des productions et les manières de les produire ont, dans les sociétés occidentales, changé au profit d'un matériau d'un nouveau genre, langagier: le numérique.
Alors que le monde est, depuis le début des années 2000, en train de s'engager dans une économie de l'information, la photo argentique et le photojournalisme-papier, restent rivés à une économie des choses.
C'est cet écart que vient combler la photo numérique sur les plans de la matérialité et de flexibilité des images, de leur vitesse de production et de circulation, de leur mode de consultation, de leur coût, de leur régime de vérité, de leur esthétique aussi.
En somme, c'est parce que la photo numérique est une image à l'image de la société d'aujourd'hui, qu'elle éclipse la photo argentique, en particulier dans le secteur stratégique de l'information, qui est lui-même en pleine transformation.
La photo numérique n'est donc pas un simple outil qui ne ferait que maximiser le processus de la photo argentique. C'est à l'inverse parce que le numérique transforme de fond en comble le processus photographique et toute la chaine de l'information qu'il plonge le photojournalisme d'hier dans un irrémédiable crépuscule.
Si, effectivement, la photo numérique rentabilise et accélère la production de clichés destinés à la presse-papier, elle contribue aussi et surtout à sa mise en crise par les journaux numériques diffusés sur internet.
Là encore, les changements ne sont pas platement techniques. Les pratiques de lecture en sont radicalement modifiés. On ne lit plus un seul journal sur internet, on passe d'un titre à un autre pour comparer les points de vues. Et cela sans attendre la parution désormais toujours en retard des quotidiens sur papier. On ne lit plus sans agir sur les textes au moyen d'une ... |