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ART | EDITORIAL

397
Eric Mareau, Jet, 2012. Détail de l&rsquo;installation présentée à l&rsquo;exposition «PRO-jet» au Wharf (Herouville Saint-Clair), 18 sept.-06 oct. 2012<br><br>Courtesy Wharf, © Eric Mareau La Nuit blanche des oeuvres fantômes
11 oct. 2012
Numéro 397
il apparaît de plus en plus évident, et peut-être plus encore cette année, que Nuit blanche n'est pas une manifestation artistique, mais une opération de politique urbaine conçue par des politiques, au moyen de l'art, et à distance du monde de l'art et de la culture. En d'autres termes, Nuit blanche procède à une instrumentalisation politique de l'art contemporain.
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carre_rouge  Par André Rouillé

Nuit blanche vient d'entamer sa seconde décennie le long des rives de la Seine que Laurent Le Bon, le directeur artistique, a choisie pour servir de «ligne d'arpentage et d'errance» à la manifestation. Les caprices de la météorologie n'ont guère rebuté le public d'Ile-de-France auprès duquel Nuit blanche s'est peu à peu imposée comme une sortie de curiosité «festive» aux côtés de beaucoup d'autres qui, des Journées du patrimoine à Paris-Plage, composent la trame éclectique des loisirs parisiens contemporains.

Dans l'offre de loisirs, Nuit blanche n'est pas la plus mal placée. Elle a permis à un large public de découvrir des œuvres d'art contemporain sans avoir à franchir la barrière de verre qui ferme à la mixité sociale les grands lieux artistiques. Ce dont se réjouit Laurent Le Bon qui, oubliant pour l'occasion qu'il est aussi directeur du Centre Pompidou-Metz, se félicite qu'«en une nuit, nous [Nuit blanche] touchons plus de public que tous les fonds d'art contemporain et tous les centres d'art de France» — sans toutefois préciser la période de comparaison prise en compte!
Pour le public plus familier de l'art contemporain, Nuit blanche a ouvert aux œuvres et aux pratiques artistiques le cadre immense et prestigieux de Paris, ainsi que l'espace symbolique et visuel, et l'espace temporel, de la nuit. Elle a également fait éprouver combien les œuvres ne sont pas des objets sages et passifs, mais des réserves de forces et d'énergie capables d'agir sur tout ce qui les entoure.

Il n'est cependant pas certain que les rapports que Nuit blanche a tissés entre la ville et les œuvres d'art contemporain l'aient été à la faveur de celles-ci. Tout simplement parce qu'il apparaît de plus en plus évident, et peut-être plus encore cette année, que Nuit blanche n'est pas une manifestation artistique, mais une opération de politique urbaine conçue par des politiques, au moyen de l'art, et à distance du monde de l'art et de la culture.
En d'autres termes, Nuit blanche procède à une instrumentalisation politique de l'art contemporain.

Nuit blanche est politique en tant qu'elle est très explicitement envisagée par les édiles municipales comme un moyen parmi d'autres de contribuer à la réalisation de leur mission de gestion des disparités sociales en vigueur dans la ville. Dans le guide de la manifestation, le Maire Bertrand Delanoë rappelle que «depuis 2002, le défi est toujours le même: renforcer le dialogue entre les artistes et les spectateurs», ou encore «réunir des créateurs, des lieux, des institutions, et les Parisiens dans une même énergie et un même émerveillement». Ce que confirme lui-même le directeur artistique Laurent Le Bon qui, ayant manifestement bien assimilé son rôle, déclare que «le partage entre amis, ce soir-là, est aussi important que les œuvres» (Le Monde, 05 oct. 2012).

Ces mots en apparence anodins traduisent en fait une conception et une pratique très concrètes qui dissolvent l'art et la culture dans l'animation festive, le lien social et le partage, et qui émoussent ainsi leurs forces émancipatrices et leur potentiel critique. Au lieu de faire concrètement éprouver et expérimenter les capacités critiques de l'art et de la culture, Nuit blanche les transforme en outils de maintien de l'ordre social et municipal. Elle les enlise dans les marécages consensuels du «partage entre amis» et de l'«émerveillement», et les entrave dans leur aptitude à opposer du dissensus à l'édifice compact des pouvoirs — politique, commercial ou spectaculaire, mais artistique aussi.

On comprend mieux peut-être le fonctionnement politique de Nuit blanche en soulignant ses similitudes avec le Mois de photo qui a vu le jour au début des années 1970 avec l'appui affiché et fidèle de Jacques Chirac, alors puissant Maire de Paris. Le principe novateur du Mois de la photo consistait, non pas durant une seule nuit mais tout un mois, à lancer les amateurs de photographie à la recherche d'une centaine d'expositions accrochées dans tous les coins de Paris, des plus officiels aux plus insolites.
A l'époque, la photographie, qui s'affranchissait du domaine pratique pour rentrer dans le monde plus valorisé de la culture, disposait déjà d'une force symbolique suffisante pour soutenir une politique de la ville fondée sur des valeurs de rencontre, de dialogue, de partage et d'émerveillement.

Nuit blanche, quant à elle, apparaît en 2002 au croisement d'un double processus touchant à la fois le monde de l'art et celui de la politique. Alors que les socialistes remportent les élections municipales à Paris, l'art contemporain, depuis longtemps réservé à un public restreint, sort de ses limites sociales sous l'impulsion d'un mouvement international de marchandisation et de diffusion étendue.
En somme, Nuit blanche, qui se situe à l'intersection ...


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ÉDITORIAL fleche_rouge
Entre sens et sensation
Aussi matérielles soient-elles les œuvres contemporaines débordent souvent, du côté du sens et du projet, leur visibilité. Elles valent moins en tant que choses à voir qu'en tant qu'expressions matérielles, ou vestiges, parfois lacunaires et même déceptifs, de processus et d'expériences. Le rôle de combler l'apparente disjonction entre la part visuelle et la part conceptuelle des œuvres contemporaines; le rôle de raccorder, en quelque sorte, la matérialité sensible des...
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