Fictions du monde, versions du vrai 17 mars 2011 Numéro 348 On a longtemps cru en la vérité des images photographiques. Et peut-être y croit-on spontanément encore, parce que cette croyance vient de loin. N'affirmait-on pas au XIXe siècle, dans les premières décennies de l'invention, que la photographie était tout à la fois «l'exactitude, la vérité, la réalité elle-même». Et certains des meilleurs esprits n'ont-ils pas porté cette croyance jusqu'aux confins du XXe siècle. Alors que l'on est désormais passé d'un régime monodique arrimé au monde et aux choses, à un régime polyphonique de vérités d'images, de textes et de sons. Vérités à construire par chacun à partir d'une myriade de données disparates, éphémères et pléthoriques.
Par André Rouillé
On a longtemps cru en la vérité des images photographiques. Et peut-être y croit-on spontanément encore, parce que cette croyance vient de loin. N'affirmait-on pas au XIXe siècle, dans les premières décennies de l'invention, que la photographie était tout à la fois «l'exactitude, la vérité, la réalité elle-même». Et certains des meilleurs esprits n'ont-ils pas porté cette croyance jusqu'aux confins du XXe siècle en scandant à l'envi, comme Roland Barthes dans La Chambre claire: «Dans une photo, je ne vois que le référent». S'il ne dit pas tout à fait là que l'image photographique est la chose, il suggère toutefois que le dispositif produit des images si directes et proches des choses, si dépourvues de voiles, qu'il réalise cette chimère de fusionner les images et les choses…
Cette fiction de l'exactitude, de la vérité, et de la réalité repose en premier lieu sur le fait que la photo-document parachève, rationalise et mécanise la perspective qui s'est imposée en Occident à partir du Quattrocento en tant que forme symbolique, habitus perceptif, et dispositif technique — celui de la camera obscura.
La perspective est une organisation fictive, imaginaire, réputée imiter la perception. L'habitus perceptif qui s'est déployé avec le tableau perspectiviste n'est pas remis en cause au milieu du XIXe siècle par la photographie, il est au contraire systématisé par l'optique et par l'emploi obligé de la chambre noire, qui n'était auparavant qu'un accessoire facultatif dans la panoplie des peintres.
La photographie associe cette mécanisation avec un autre embrayeur d'exactitude et de vérité: l'enregistrement chimique des apparences. Le vrai-semblable logique de l'empreinte (réputée plus «vraie» que «semblable») vient se combiner au vrai-semblable esthétique de l'icône («semblable» et «probable» plus que «vraie»); les propriétés chimiques de l'empreinte s'ajouter aux propriétés physiques de la machine pour renouveler la croyance dans l'imitation.
La photographie renouvelle ainsi les procédures du vrai, en mécanisant la vérité optique (celle de la chambre noire et de l'objectif), et en la redoublant d'une vérité par contact (celle de l'empreinte). En alliant la physique à la chimie qui, ensemble, supportent un régime de vérité d'un nouveau genre: moderne.
Si la machine-photographie peut renouveler ainsi les procédures du vrai, c'est donc en raison de la modernité qu'elle inscrit dans l'économie même de l'image. Au milieu du XIXe siècle, le paradigme artisanal du dessin, qui est l'expression de l'artiste et le fruit de son habileté manuelle, fait place au paradigme industriel de la photographie, qui est la capture des apparences d'une chose par une machine. L'artiste fait place à l'opérateur, les arts libéraux aux arts mécaniques, tandis que l'originalité et l'unicité de l'œuvre s'effacent au profit de la similarité et de la multiplicité des épreuves.
La mécanisation, l'enregistrement, l'empreinte ne sont toutefois facteurs de vérité qu'en vertu de cette conviction moderne qui veut que la vérité croisse à mesure que la part de l'homme diminue dans l'image. Autrement dit, la photo-document devrait sa force de vérité au fait d'être, dit-on, une «image sans homme», au fait d'avoir brisé l'ancienne unité entre l'artiste et son image au profit d'une adhérence nouvelle entre la chose et son cliché photographique.
Si la magie du vrai, qui a subjugué les esprits durant des décennies, opère encore en photographie, il faut bien admettre que c'est (heureusement) plutôt l'incrédulité qui aujourd'hui prévaut. Parce que la photo-document aux sels d'argent, qui a tant redoublé et servi la société industrielle, s'avère notoirement incapable de répondre adéquatement aux besoins de la société post-industrielle. Parce que, dans ces conditions de relative obsolescence pratique, la photographie a été, à partir des années 1980, adoptée comme matériau par un nombre significatif d'artistes dont beaucoup, de Cindy Sherman à Barbara Kruger, de Bruno Serralongue à Sophie Ristelhueber, ont fait de sa critique un trait de leur œuvre. Parce qu'enfin, en ce début de XXIe siècle, le monde des images a tellement changé que l'ancien régime de vérité des photos-documents s'est littéralement effondré.
A partir de l'entre-deux-guerres, les magazines et les journaux illustrés sur papier sont devenus les vecteurs dominants de l'information sous la forme d'une relation entre des textes et des photos-documents. Dans ce cadre où les photos étaient en quantité nécessairement limitée, chacune d'elles devait implicitement soutenir ...
Simon Lincelles Une proposition d'interprétation. Cher Mr Rouillé,
J'apprécie régulièrement vos éditoriaux pour leur finesse et leur pertinence. Je me permets ici de proposer une précision au sujet de la « chambre claire ». Je pense que Barthes, certes, prône l'objectivité photographique, d'où l'adjectif « claire », mais parce qu'elle révèle, en retour, l'irréductible subjectivité de tout regard. A la fin du livre il explique que certaines photographies le mènent à une forme de « folie », parce que leur contemplation révèle que son regard ne sera jamais aussi objectif que le travail de l'appareil : qu'on ne voit jamais sans interpréter, et en fin de compte, qu'ici bas, on ne fait que passer. C'est une thèse que je développe dans un documentaire que l'on peut regarder à la seconde page du site : arsindustrialis.org, si vous m'autorisez, au passage, cette petite publicité.
Cordialement,
Simon Lincelles. 19 mars 2011
Marthe Ridart La fiction en photographie A l'attention de M. André Rouillé
A propos de la fiction en photographie, il existe 3 ouvrages théoriques fondateurs publiés par le GERMS - Actes de colloques internationaux, le Ier tenu en 1982 à l'université Paris-8 et auquel vous avez participé. Cela fait donc 30 ans que cette réflexion suscite des débats, bien que le contenu novateur de ces ouvrages ne soit pas enseigné dans les écoles spécialisées ni dans les universités,ce qui est bien entendu regrettable comme vous le soulignez . Pour compléter les infos de vos lecteurs, je vous suggère d'ajouter à votre texte une mention bibliographique sur nos livres :
Pour la Photographie -Les discours de la Photographie, la photographie comme discours -1983 - 427 pages -
L'Art du Photographique - Ier Essai d'Esthétique et de Sémiologie, De la fiction - 1987- 372 pages
L'Art du Photographique, IIe Essai d'Esthétique et de Sémiologie, la vision non photographique - 1999 - 277 pages
Toutes informations détaillées complémentaires sur notre site : http://germs-art-pensee.blogspot.com.
Merci Cordialement. Pour le Germs, Marthe Ridart 19 mars 2011
Franck Longelin Rien n'est plus vrai que la peinture! (encore et encore!)
Je me souviens de cette jeune chinoise emprisonnée. Dans sa cellule, juste une chaise et une table sur laquelle repose, immaculée, une feuille de papier. A côté, un pinceau plongé dans une petite bouteille noire. Après un temps, grave, elle s’assoit, contemple longuement la plage blanche, prend délicatement le pinceau gorgé d’encre puis d’un seul trait, toute entière dans son geste, dessine une clef. L’oeuvre achevée, elle l’admire, quand soudain, la clef surgit à la réalité. Elle la saisit et s’enfuit. J’avais huit ans. Septembre 2004, comme chacun devant son écran de télévision, j’assiste à une décapitation. Je suis révulsé. Telle une intraveineuse, l’image infiltre tout mon être. Les heures qui suivent aggravent son effet. Mais, peu à peu, une seconde image sort du flou de ma douleur puis finit par s’imposer clairement. Pour la retenir, je griffonne dans la hâte quelques dessins. Simultanément, une fièvre que je reconnais, me gagne. Une toile vierge de grand format m’attendait là depuis quelque temps. Je la destinais sans doute à quelque chose de très beau, forcément très beau… C’est toujours comme ça ces grandes toiles que l’on prépare à l’avance. Pour une fois, j’avais vu juste : cela sera beau comme la mort. Pour l’instant, je noircis du papier, j’avance… une journée, deux. J’entrevois le tableau à venir, mais je sais qu’au moment ultime, tout restera de nouveau à négocier. Ça y est, je suis prêt pour le grand saut, j’y plonge dans cette toile la peur au ventre, comme d’habitude. Mon sexe m’appelle, l’anxiété veut son orgasme, prendre la fuite dans le plaisir, ce n’est pas le moment, « mange du pain! » disait Van Gogh. Pas d’enduit de préparation sur mes toiles, elles sont brutes, le moindre trait est définitif. Cela dure des heures, c’est physique, épuisant, j’halète, je bois ma salive, je transpire, je crains à tout moment le geste traître, la malignité sournoise du doute. C’est comme au feu : douter avant, sûrement, après, peut-être, mais dans l’action c’est la mort assurée ! Je suis exalté. Les heures passent, la nuit est là. Je chute, c’est foutu ! Le réel résiste à ma réalité. Non, je vois, je relève le défi, la maîtrise me revient. Peu à peu, je sens que je suis sauvé. La toile s’achève, c’est le meilleur moment. Je sais que la victoire est assurée. Un sourire dans la tête, je me balade sur ce territoire conquis. Le chiffon brûlant entre mes doigts, je donne çà et là les derniers coups de grâce à cette image qui est devenue un corps. Voilà, le meurtre est enfin accompli. Je scelle mon chiffon au tableau, l’image accède à la réalité. Tout est dit. Je suis exténué, je m’assois, je regarde ma toile presque étranger. Une joie intense, quasi mystique m’envahit. Je lui ai fait la peau à l’image obscène, le mal n’aura pas eu le dessus dans cette affaire…Saint Georges…Saint Georges…ivre, je rêvasse… Je suis le peintre de l’inquiétude tout le contraire de ce si cher Matisse, ah! mon frère comment faisais-tu pour nous donner tant de bonheur ? À quel rédempteur devais-tu ton innocence et ta joie ? Je souffre tant ! Cette toile me fait souffrir, elle vous fera souffrir mais je suis apaisé, j’ai retrouvé l’humanité de l’horreur, celle-là même qui manquait à l’image vue à la télé : ici, les bourreaux, la victime ont une âme, on entend leur voix vomir l’absurde, la pâte épaisse et noirâtre qu’ils crachent gorge aussi leur chair, jusqu’à l’air qui les entoure, comme un flot de sang coagulé qui fige leurs gestes pour l’éternité. Les saillants de lumière sont badigeonnés d’huile de lin pure qui se répand à toute allure dans les fibres de la toile vierge, nourrissant les muscles assassins et les membres suppliciés. A droite, à hauteur du décapité, un jouet à la main, Dieu regarde sans juger. Dieu est un enfant interloqué. Il n’y a pas de femme, c’est un univers d’hommes, l’égalité ne va pas jusqu’à cette horreur… Je rêvasse toujours devant ma toile… Quand tout à coup m’arrive en pleine gueule la tête d’Holopherne tranchée par Judith… Le pire existait déjà et il était sublime. Le Caravage … Rien de plus humain pour Michelangelo qu’une femme égorgeant l’homme comme un mouton ! Ce n’est pas des racontars, les corps sont là inscrits dans la peinture pour toujours, vivants à jamais ! … Ma pensée s’emballe… Rien de plus vrai que la peinture, rien de plus fourbe qu’une image vidéo ! Elle revenait à ma mémoire l’image initiale, très précise mais toute petite maintenant. Elle n’avait pas perdu de son atrocité mais plutôt de sa véracité. Pourtant elle ne mentait pas sur les faits, non, elle ne mentait malheureusement pas, seulement elle omettait de dire la totalité de la chose, son humanité. La scène était inachevée, incomplète. Qui étaient ces hommes ? A quoi pensaient-ils exactement, chacun à ce moment-là ? Qui étais-je moi, face au crime ? Et ceux-là étaient-ils encore et toujours mes frères ? Bien sûr qu’ils le demeuraient, j’étais donc coupable moi aussi, victime moi aussi… Et pourtant rien de tout cela n’apparaissait sur l’image. Voilà l’origine du scandale, voilà le pourquoi de l’épouvante ressentie, voilà pourquoi il fallait un tableau, parce qu’il n’y avait aucune réalité humaine dans l’objectivité muette de cette image. L’image artistique nous intègre à la scène contrairement à l’image objective qui nous en exclut, nous frustrant ainsi de la réalité. A l’insoutenable de la scène, venait s’ajouter l’insoutenable mutisme inhérent à toute image objective. Chacun sait bien qu’un pugilat des plus anodins filmé par une caméra cachée surgit dans nos salons avec l’allure d’une monstruosité. Ce sont moins les scènes en elles-mêmes qui nous choquent que la soustraction mécanique de leur humanité qu’opère par essence ce type d’images. Le vol n’est jamais dénoncé parce que ces images ont l’apparence de la vérité, alors qu’elles n’en portent que la brutalité formelle et que cela tétanise. Le spectateur n’est jamais coupable, on le fait juge, les autres seuls sont les barbares et ainsi les haines et les peurs débordent de leur lit. Comme la jeune chinoise, piégé et emprisonné à mon tour dans la cellule étroite d’une image numérique, j’avais par la peinture, moi aussi, fait surgir la clef, réaffirmant la décapitation, la désignant bien pour ce qu’elle était, j’en avais surtout restitué l’humanité, réouvert ainsi l’espace de la réalité. La peinture a toujours à voir avec une prison dont il faut s’échapper, l’image en est la plus inattendue. FRANCK LONGELIN Revue Ligeia n° 65-66-67-68 - Janvier-Juin 2006 19 mars 2011
Franck Longelin "Exécutions picturales" (2007-2008) à voir sur: franck-longelin.blogspot.com/
« Exécutions picturales », c'est ainsi que Jean-Philippe Domecq (écrivain et critique d'art) a titré cet ensemble de toiles de Franck Longelin.
Cette série prend pour cible les images les plus contraires, selon l'artiste, à l'art du tableau : les images télévisuelles d'émissions grand public vécues en direct.
« ... oui, la peinture est ennemie des images, nous dit Franck Longelin, ses images, à elle, sont les trous noirs salutaires de la galaxie des images... Le chef d'oeuvre absorbe et tue les images, c'est son but... la peinture n'a pas pour projet de surajouter des images aux images, mais de créer celles capables d'en retrancher un maximum de notre panorama mental, car les images ne sont que duplicata du réel et leur multiplication actuelle, notamment par la télévision, érige autour de nous une prison de miroirs. Une seule issue possible : le tableau. Lui seul peut percer cette surface des apparences, la retourner comme la peau d'un gant et révéler le corps de notre réalité. »
« ... Culturelles, politiques, distractives, ces émissions et leurs images sont les nouvelles messes et icônes qui fascinent autant qu'elles piègent, trompent et abrutissent, réduisant le monde à ses caricatures. Comme d'autres naguère, ces images prétendent à la vérité, mais la vérité c'est ce vide spirituel qu'elles laissent béant en chacun de nous par sous-estimation de la réalité humaine. Alors je compte sur l'irruption symbolique de la mort, pour sortir de la torpeur... Ces toiles sont nées de la collision entre un réel illusionniste et l'authentique idéalisme, entre la télévision et le tableau... » Franck Longelin
Soudainement assoupis ou morts, les corps des protagonistes de ces émissions se répandent dans la géométrie de leurs décors respectifs que l'on identifie par un dessin réduit à l'essentiel. La sobriété du traitement au fusain allié à celui d'une pâte picturale grasse et noirâtre sur la toile brute imbibée d'huile de lin laissant ainsi apparaître, par transparence, le châssis du tableau, confère à ces oeuvres une étrange beauté.
C'est donc bien au sens propre et au sens figuré qu'il faut entendre « Exécutions picturales » car c'est bien une certaine résolution picturale propre à l'artiste qui permet ici, dans une mise en scène quasi-théâtrale d'élever une série d'attentats fictifs au niveau d'oeuvres d'art. 19 mars 2011
bibi Big Sur et les oranges de Jérome Bosch Henry Miller en 1955 page122 Éditions Buchet Chastel: "Autre chose... Lorsque, par exemple, mon fils Tony proteste quand je veux lui enlever des mains une histoire à faire peur, quand il me dit: " Mais les petits garçons aiment un meurtre de temps en temps!" on ne devrait jamais prendre une telle remarque au sérieux. Naturellement, il n'est pas capable de lire le texte, il le saisit par les images, et les images, nous le savons, sont terriblement réalistes. Mais ce n'est pas la même chose de regarder des livres illustrés 'comiques ou horribles) et d'assister à un film sanglant en compagnie d'un garçon de cinq ans qui vous dit qu'il aime bien un meurtre de temps en temps. Les enfants n'aiment pas le meurtre. Du moins pas à la façon dont nos héros de cinéma le commettent. Ils adorent des personnages comme le roi Arthur ou Lancelot, je l'ai découvert à ma joie et à ma grande surprise. Ces héros combattent loyalement... Je me trompent peut-être. Peut-être les enfants des villes, même à un âge tendre, prennent plaisir aux films de gangsters et tout cela contribue-t-il à faire d'eux les citoyens que nous connaissons. Mais pas les petits garçons de la campagne..."
Maintenant, la formation au bien commun et à l'observation des choses et du Monde et des gens est noyée sous des concepts et des théories et des images, plus morbides les unes que les autres, c'est l'œuvre de la postmodernité perverse, narcissique et individualiste du: "c'est mon choix". Et, il y a bien une chapelle, une obédience, une communauté qui reconnaitra ma pseudo identité consumériste. Le vrai est devenu faux et le faux est institué vrai, ce qui fait que la quête de vérité collective n'est plus à l'ordre du jour dans la recherche de la sobriété volontaire émancipatrice et le refus des dogmes techno scientifiques. Il y a les inclus dans la marchandisation et sa domination spectaculaire logorrhéique et les exclus séparés et isolés. 19 mars 2011
Jo L Colloque Pierre Verger à Cuba Un colloque international sur le photographe Pierre Verger se tient actuellement à Cuba: de quoi faire revivre les problématiques de la photographie des années 1930
19 mars 2011
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