Créer contre la honte 02 fév. 2012 Numéro 375 L'art n'est manifestement pas épargné par la crise, et n'en sortira certainement pas indemne. Mais il pourrait bien dans la tourmente contribuer à esquisser de nouvelles perspectives à rebours de l'actuel effondrement dramatique des valeurs, de l'accroissement indécent des inégalités, et de l'essor vertigineux des tensions sociales. L'art étant «ce qui résiste: il résiste à la mort, à la servitude, à l'infamie, à la honte».
Par André Rouillé
Par son ampleur, la crise imprègne nos corps et nos esprits, tous les instants et les aspects de nos vies. Ni strictement économique et financière, plus systémique que conjoncturelle, elle est en réalité un processus de profond bouleversement du monde. L'immense chaos d'un monde qui se fissure et se disloque dans la douleur.
L'art n'est manifestement pas épargné, et n'en sortira certainement pas indemne. A cette différence qu'il pourrait dans la tourmente contribuer à esquisser de nouvelles perspectives à rebours de l'actuel effondrement dramatique des valeurs, de l'accroissement indécent des inégalités, et de l'essor vertigineux des tensions sociales. C'est du moins ce que semble indiquer Gilles Deleuze pour qui «l'art, c'est ce qui résiste: il résiste à la mort, à la servitude, à l'infamie, à la honte».
La mort, la servitude, l'infamie, la honte? Ces termes ne sont-ils pas trop excessifs, inappropriés à la situation présente? La France, pays de tradition démocratique, et de profonde culture, n'échappe-t-elle pas à cette évocation d'un état d'extrême inhumanité? Sans aucun doute. Mais au cours des dernières années l'explosion des inégalités, le retour des privilèges et l'accroissement des discriminations ont mis à mal certaines des plus grandes valeurs de la France. Les écarts entre les riches et les pauvres se sont creusés au point de former dans le pays deux mondes étrangers et de plus en plus éloignés l'un de l'autre.
Cette fracture qui divise l'ensemble de la société française, affecte aussi le champ de l'art: une minorité de privilégiés du marché international de l'art s'oppose à une grande masse (80%) d'artistes qui ne parviennent pas à vivre de leur production. La plupart d'entre eux, qui ne disposent pas de galerie, qui n'ont pas accès aux centres d'art contemporain, aux biennales, et à la presse spécialisée, sont irrémédiablement condamnés à l'invisibilité.
Dans les maisons de vente, leurs cotes sont à la fois les plus modestes et les plus sensibles à la crise. François de Ricqlès, directeur de Christie's France, rapporte en effet que son établissement (dont les résultats ont progressé de 13% en 2010) «subit les effets de la crise, mais pas sur les chefs-d'œuvre et les œuvres importantes, où il y a une concurrence qui fait que ces œuvres se vendent extrêmement cher. Les effets de la crise se font plus sentir sur le moyen de gamme et le bas de gamme».
Ces propos à tonalité plus commerciale qu'artistique, expriment nettement que la crise frappe en art comme ailleurs principalement les plus modestes.
La mort, la servitude, l'infamie, la honte? Serait-ce là le fond sur lequel s'exerce aujourd'hui l'art dans les pays occidentaux malmenés par la crise? Qu'est-ce que créer, et pour qui, dans un monde clivé où une minorité prospère, parfois jusqu'à l'indécence, à l'encontre d'une masse de victimes soumises à la servitude, jusqu'à parfois se suicider au travail? Comment crée-t-on dans un pays qui s'est toujours pensé comme l'un des phares de la civilisation, mais où quantité d'hommes et de femmes sont, faute de ressources, désormais condamnés à dormir — et mourir — sur les trottoirs? Comment le spectacle infâme des collusions entre les profiteurs et les plus hautes autorités du pays peut-il peser sur les œuvres? Comment l'art résonne-t-il face aux brutalités d'expulsions aveugles, à une politique froidement quantitative, qui bafoue les valeurs humaines d'entraide et de solidarité, qui encourage la haine et stigmatise les différences ?
Comment inventer du nouveau — de nouveaux regards, de nouvelles formes, de nouveaux dispositifs, de nouveaux rapports esthétiques au monde, et de nouveaux régimes de sens —, c'est-à-dire comment créer, en ces temps de chaos, de dérèglement régressif des valeurs?
En somme, que peut faire l'art avec les petites et grandes hontes que l'on est quotidiennement conduit à éprouver?
Que l'actuelle crise soit, en art comme dans les autres domaines, un effet de la tyrannie financière qui reconfigure l'état du monde signifie que la domination est devenue la condition d'exercice de la création. Non pas la domination coloniale âprement dénoncée par Patrick Chamoiseau dans son livre Ecrire en pays dominé, mais la domination financière qui désormais assujettit à ses valeurs nos actes et nos vies.
Créer aujourd'hui, c'est créer en situation de domination financière ultralibérale; c'est créer dans un monde où la valeur d'échange et la valeur de prestige prévalent sur la valeur esthétique; c'est créer dans un champ artistique à la fois mondialisé et régi par la loi d'airain de la haute finance; c'est rencontrer ...
Fred Forest Merci Merci à André Rouillé pour la reconnaissance d'un travail qui depuis trente ans oeuvre sans répit pour ce qu'il défend aujourd'hui avec la ferveur qu'on lui connaît. Merci pour ses propos contre la spéculation financière qui contribue à créer artificiellement les valeurs esthétiques de notre temps avec la complicité des élites et la trahison des Clerc. Aux artistes de serrer les rangs, et de reprendre le pouvoir dont ils ont été dépossédés, à la faveur des bouleversements que les outils citoyens que communication moderne met en oeuvre. 04 fév. 2012
Vinosse Avé! Que de grandiloquences inesthétiques,
Que de verbiage hors de propos... 04 fév. 2012
Jean Loup Bézos Rendre à nouveau l'art possible autour de nous j'ai pensé, comme nous tous, que l'art moderne, puis l'art contemporain, enfin l'art, était quelque chose qui s'associait, dépendait, inéluctablement du commerce de l'art. Autrement dit que pour qu'une production existe il fallait qu'elle soit vendu, qu'elle est un prix, une côte disait nos aînés (jouant souvent sur l'ambiguïté de se terme pour tenter d'en tirer quelques menus profits ). Petit à petit nous étions devenus complètement dépendant de cette vision exclusivement mercantile de la valeur artistique. Et C'est ainsi qu'à l'orée des années 80 un boulevard s'ouvrait aux maisons de ventes aux enchères. Nous avons connus les folies spéculatives de ces époques, avec leur bric à brac de valeurs artistiques (la spéculation faisait feu de tous bois) et l'effondrement qui s'en suivit. Puis le renouveau de la spéculation se réorganisa à partir d'un commerce de l'art moins exposé au "tous venant" , financièrement plus protégé et de fait de plus en plus étanche, de moins en moins accessible aux artistes non cooptés. Cette clientèle crédule qui foisonnait dans les années 80/90 à la recherche de « l’affaire » dans les petites et moyennes galerie fut définitivement rejeté par le marché international ,marché devenu le référent dominant avec ces records de prix de vente. Chacun, artistes et publics, se rendit vite compte qu’en dehors de ce circuit international désormais totalement inaccessible la valeur artistique n’aurait plus court. La réalité c’est que valeur de l’art à laquelle nous avions cru, lié au commerce des productions artistiques, cette valeur de l’art nous avait échappé. Il ne nous restait plus désormais qu’à réviser nos convictions, faire preuve de créativité et réinventer un monde mieux adapté, à nos besoins, à nos nécessités, à nos espérances : Rendre à nouveau l'art possible autour de nous. Certains s’en occupent merveilleusement bien, exemple : http://lassosept.com/ 04 fév. 2012
quidam de belles idees Certes, oui, de belles idées, mais le site Paris Art pourrait aussi prendre sa part du chantier, et travailler activement à rendre visibles les 80 % d'artistes invisibles (signalons d'ailleurs pour mémoire que beaucoup d'entre eux vivent en province, cette portion de territoire qui se trouve au-delà de Paris....).
merci d'y penser 04 fév. 2012
Gottfried Beyreuther Artistes de tous les pays: unissez-vous ! Les crises sont rarement issu du du pure hasard. A chacun de réagir avec ses moyens. A l'agression économique par la défense adaptée. Aux artistes de s'exprimer à la mesure de la force de l'événement. Aux journalistes aussi: Merci à André Rouillé - et sus aux fainéants......! (hâbleurs)
04 fév. 2012
Leon Rassurons nous. De toute façon, des artistes, l'histoire nous l'enseigne, il n'y en a que cinq par siècle. 04 fév. 2012
GillesDN BRAVO Bravo pour le courage dont vous faites preuve en tenant des propos qui ne plairont ni aux artistes "établis", ni aux galeriste commerçants-spéculateurs, ni aux collectionneur moutons...
Merci. 05 fév. 2012
GillesDN BRAVO Bravo pour le courage dont vous faites preuve en tenant des propos qui ne plairont ni aux artistes "établis", ni aux galeriste commerçants-spéculateurs, ni aux collectionneur moutons...
Merci. 05 fév. 2012
Sharlot Stoned L'Esthétique Ce serait très instructif à tous et à toutes d'entendre votre éventuelle définition de l'esthétique, et de ses protocoles à (ré) inventer, merci. 05 fév. 2012
camille claudel merci! ouf et encore merci à vous monsieur rouillé,vous me redonner de l'espoir,je me sens moins seule......je retourne à mes créations.....merçi encore
06 fév. 2012
Théo Rien de nouveau. ...j’entends défendre l’art des jeunes si menacé aujourd’hui dans l’antre du trafiquant ou temple du boursier spéculateur.
James Ensor Sur la crise de la peinture (1932), in Mes écrits…., p. 107.
09 fév. 2012
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